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Balayer l’esprit

Faire le vide, calmer les émotions, trouver la paix intérieure, les expressions abondent pour décrire le fruit et la nature de la pratique contemplative du bouddhisme. Or, pour y voir un peu plus clair, il conviendrait de revenir à une bonne vieille et saine pratique : donner un bon coup de balai et découvrir l’incroyable espace de notre esprit.

Si vous visitez le Japon, vous trouverez souvent des moines vêtus de kimonos de travail bleus et la tête enserrée dans un linge blanc s’affairant à nettoyer, frotter, débarrasser et balayer. Tous s’y mettent, y compris et surtout l’abbé du monastère qui donne l’exemple. Bien sûr, cette pratique tombe sous le sens : s’occuper des lieux de vie, les entretenir, leur accorder attention et soin, c’est s’occuper du monde. La compassion ne consiste pas à se préoccuper de la souffrance la plus lointaine, de glisser donations et chèques dans des enveloppes ou par clics interposés, elle débute là où nous nous tenons dans les gestes anodins du quotidien. Notre prochain devient l’escalier qu’il faut briquer, l’évier ou la cuvette des toilettes à nettoyer ; il nous appartient de veiller sur les objets silencieux et immobiles et leur témoigner de cette gratitude dont nous sommes tant économes. Évidemment, une telle attitude prédispose à prêter attention à celle ou à celui que personne ne remarquera dans la rue, au boulot, dans les transports en commun ou dans le supermarché du coin.

Revenir à la respiration, c’est passer un coup de balai

Au-delà de cette évidence, l’activité ménagère est également une métaphore très utile de notre propre rapport au mental et à ses mouvements. Quelle que soit la saison ou la raison, le gravier de la cour ou le gazon se couvrira toujours de feuilles ou de pétales, la surface du meuble de poussière, la table d’objets ou de papiers, de même, l’esprit sécrète des pensées et images, et ce de façon ininterrompue. C’est même là son signe distinctif. Ainsi, quand une émotion se présente, une image ou les premiers plans d’une vidéo intérieure, balayer s’avère très utile. Pour ce faire, on utilise souvent le souffle et l’attention à la respiration. Chevaucher le souffle est une des premières et ultimes manières de méditer. On peut simplement y revenir et le suivre, ou se concentrer sur l’expiration plus particulièrement sans la contrôler, mais en l’observant. Si, à la fin, celui qui s’adonne à la méditation ne fabrique plus rien, ne manipule ni ne fait rien de spécial, les débutants que nous sommes tous sont invités à considérer le souffle comme un auxiliaire précieux pour laisser tomber les pensées importunes. Revenir à la respiration, c’est passer un coup de balai, l’esprit et le corps s’en trouvent soudainement allégés. Et nul besoin de sérieux, de prendre un air absorbé ou une bouille inspirée, la chose peut se faire partout, en tous lieux, et passer littéralement inaperçue. Certains maîtres préconisent d’afficher un léger sourire, mais je n’y vois pour ma part aucun intérêt. C’est déjà trop en faire. Il suffit de garder un visage, un corps détendu, sentir l’air qui librement s’engouffre dans nos bronches et sort des narines. À chaque nouvelle pensée, nous revenons à ce souffle que nous venions de délaisser.

De l’importance de se dire : « Quelle importance ? »

Je pratique aussi pour ma part une autre manière de passer le balai qui m’a été suggérée jadis par un thérapeute bouddhiste très aguerri. À chaque fois que je sens poindre tristesse, abattement ou colère face à une situation extérieure ou intérieure, il suffit alors que je prononce avec clarté et détermination ce mantra, cette phrase clé magique : « Quelle importance ? » ou encore « Aucune espèce d’importance ! ». Ce faisant, je me contente de replacer l’irritation dans un champ plus vaste, une perspective panoramique très éclairante : ce retard dans les embouteillages, cette attente interminable, ce pétage de plombs de mon gamin et de mon collègue, mon propre agacement face à untel ou unetelle, quelle importance dans un, deux, dix, cinquante ans ? Qu’en restera-t-il à mon dernier souffle ? Et qu’en dire à l’échelle du monde et de l’univers ? Ceci brise l’identification à l’émotion et à sa charge énergétique, et permet de se libérer d’un cycle infernal dans lequel je risque de me retrouver piégé, car, passé un certain stade, l’émotion gouverne et règne sur le corps-esprit.

Il nous appartient de veiller sur les objets silencieux et immobiles de nos lieux d’habitation et de leur témoigner de cette gratitude dont nous sommes tant économes.

Cette façon de court-circuiter un processus qui risque de nous égarer pendant un certain temps (il nous faut attendre alors que le petit manège émotionnel ait fini son cinoche et bouclé sa séance) est au cœur de nombreuses traditions bouddhistes, le Dzogchen tibétain notamment, mais aussi la tradition du Zen japonais. Elle en constitue même l’un des outils essentiels. D’une simplicité déconcertante, elle ne requiert ni initiation complexe, ni rituel difficile, ni expérience considérable, elle est accessible à tous, à l’enfant comme au vieillard, au débutant comme à l’expert. Ni mandala, ni visualisation, ni récitation compliquée, ni posture délicate : juste notre corps, notre esprit, notre confusion et la reconnaissance de l’inanité, de la bêtise de se soucier ou se troubler à ce point. Enfin, point non négligeable, cette pratique nous invite à cultiver un sympathique sens de l’humour non plus exercé aux dépens des autres, mais qui nous prend pour objet de moquerie. Nous prenons alors toute la mesure de la situation paranoïaque et de la mythomanie de notre univers. En le faisant culbuter, la jubilation et la sérénité sont alors sans mesure, et, cerise sur le gâteau, on « se la raconte » beaucoup moins

Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +
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