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Vivez le zen au quotidien :
la non pensée. Au-delà de la pensée.

On rencontre souvent cette expression dans le bouddhisme : « faire le vide ». Mais qu’est-ce que cela veut-il bien dire ? Faudrait-il s’arrêter de penser, comme on l’entend si souvent ? Méditer, serait-ce donc se vider de toute espèce d’activité mentale ?

Il faut dissiper un énorme malentendu, un énorme contresens. Les pensées sont constantes, elles se présentent à l’esprit de façon continue. Nuit et jour, l’activité cérébrale est en effet productrice d’images et de mots, nous nous parlons constamment à nous-mêmes. Le système nerveux et le corps génèrent constamment des pensées qu’on serait bien en peine de stopper complètement. Veille et sommeil sont habités par des rêves ou des pensées flottantes. Et le rôle de la méditation n’est absolument pas d’y mettre un terme : s’arrêter de penser, ce serait mourir ni plus ni moins.

Le problème commence lorsque l’on accorde une trop grande importance à ces pensées, lorsqu’on les croit et surtout quand on en vient à les substituer au réel. Ce qui arrive en permanence chez tous les humains.

Dans une scène restée célèbre d’un film hollywoodien, un chauffeur de taxi arbore sur le tableau de bord de son véhicule une photo d’une plage exotique et répond à qui le questionne : « Voilà comment je résiste au stress, je peux prendre des vacances à tout moment. Coincé dans un embouteillage, il me suffit de regarder cette photo quelques secondes et me voilà loin d’ici ». On pourrait précisément comparer l’activité de la méditation à des vacances, un moment où on se fiche la paix, on se laisse tranquille, on se détend et se repose du train-train quotidien et des pressions qu’il engendre. Et pour cela, il ne faut que quelques secondes ou minutes. Il n’est pas nécessaire de gravir l’Himalaya ou de faire une longue retraite, ni de partir pour une destination exotique, il suffit de méditer en plein milieu de notre activité quotidienne pour en finir avec les scénarii en tous genres, des plus agréables aux plus terribles qui se déroulent en nous, entretenus par nous. Chaque jour, chaque minute de notre vie, nous sommes un magasin mouvant d’images où le cauchemar côtoie le rêve. Un cinéma mental dans lequel se passent le pire et le meilleur. Une douleur au côté gauche ? Et les plus sombres diagnostics s’échafaudent avec des films glauques qui les accompagnent, l’image d’un gâteau au chocolat ou un nu publicitaire, et le désir ou l’appétit se mettent irrépressiblement en mouvement. Ça n’arrête jamais et passe sans logique aucune du coq à l’âne. Obéissantes et suivant les sollicitations extérieures, conscientes ou inconscientes, les pensées s’élèvent. Être en vacance d’elles, c’est cesser de juger, peser, évaluer, quantifier, qualifier… Nous mettons nos jugements sévères sur les autres et nous-mêmes entre parenthèses. Un débutant et un maître expérimenté sont logés à la même enseigne, ce qui a pu faire dire à l’un d’entre eux à un élève qui le questionnait : « Il n’y a pas vraiment de différence entre vous et moi si ce n’est que je suis conscient du chaos intérieur et du torrent impétueux de mes pensées, vous non ».

Ouvrir la cage de l’esprit et libérer le singe

Le mental est souvent comparé à un singe dans la philosophie orientale. Méditer, c’est ouvrir la cage de l’esprit et libérer le singe. Dans la tradition bouddhique, on compare souvent le mouvement des pensées à celui des nuages dans le vaste ciel ou de la vague qui se forme sur l’océan, et on invite le pratiquant à ne pas suivre ni repousser ces formations mentales, mais à les regarder s’élever puis disparaître d’elles-mêmes ; et à prendre conscience que nous avons des pensées, mais que nous ne sommes pas elles. La pensée de la maladie n’est pas, par exemple, la maladie elle-même. Chaque pensée est reconnue comme telle puis nous la laissons aller. Dans le processus de méditation, nous cessons de nous identifier avec ce qui nous passe par la tête et revenons à la simplicité d’être : va-et-vient de la respiration, présence aux sensations du corps ou aux manifestations extérieures. Plus profondément, nous sommes conscients de ce que ces pensées-nuages, loin de contredire la beauté du bleu du ciel, en émanent et le rehaussent. La pratique de la méditation tend à calmer le jeu, mais cette activité mentale demeure, elle nous accompagne jusqu’à notre mort.

Invitations :

Asseyez-vous de préférence pour ne pas vous assoupir. Le dos naturellement droit, les épaules relâchées, suivez le va-et-vient de votre respiration. Observez les pensées qui vont et viennent et dès qu’une se présente, identifiez-la. Vous pouvez l’étiqueter et lui donner un nom. Revenez ensuite à l’assise et au souffle qui va et vient. Et recommencez. Vous serez alors parfois surpris de constater à quel point votre esprit part en tous sens et s’écarte régulièrement de votre réalité physique (l’endroit où vous êtes) ou de votre activité (l’attention à la respiration). Quand vous en prenez conscience, sans vous juger, revenez simplement à l’endroit où vous êtes et à ce que vous faites.

On pourrait comparer l’activité de la méditation à des vacances, un moment où on se fiche la paix, on se laisse tranquille, on se détend et se repose du train-train quotidien et des pressions qu’il engendre.

Voici maintenant un exercice que je tiens pour l’un des plus précieux qu’il m’ait été donné de pratiquer. Vous êtes en prise avec un problème obsédant et tenace, une difficulté journalière qui, telle une écharde intérieure, vous meurtrit l’âme et abîme votre joie. Considérez ce problème et posez-vous cette question : au fond, quelle importance ? Dans cinq, dix ou trente ans, quelle importance ? À l’échelle de l’univers si incommensurablement vaste, quelle importance ? Ayant ainsi remis les choses à leur juste place, reprenez le cours de votre vie jusqu’à la prochaine irruption du même problème ou d’un problème similaire, car vous l’aurez maintenant compris, ça n’arrête jamais.

La pratique quotidienne, enseignait le grand maître tibétain Dilgo Khyentse Rinpoché, consiste simplement à accepter, à s’ouvrir à toutes les situations et émotions, à toute personne, en faisant cette expérience sans aucune résistance ni aucun blocage. Ainsi, on ne se retire pas de l’expérience et on ne se concentre pas non plus exclusivement sur soi. Dans cet esprit, développez à chaque pas : curiosité, ouverture et acceptation. Accordez sans compter votre attention aux choses, aussi infimes et petites qu’elles soient et aux êtres. Apprenez aussi à voir que la chaussure qu’on lace, la poubelle, le caillou ou la simple pelure de fruit sont – cela va vous choquer peut-être – des êtres à part entière. Faites toute la place à l’univers, plutôt que de faire le vide

Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +
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