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Arrêter la course à l’Éveil et au bonheur absolu

Que l’on soit bouddhiste ou pas, la littérature et les conférences autour de l’Éveil, gage de bonheur absolu, font rêver. Selon les principaux clichés et les interprétations plus ou moins erronées qui en sont faites, cette réalisation signifie, pour le commun des mortels, la possibilité de mettre fin aux souffrances qu’ils endurent ; la chance de pouvoir enfin accéder à des paradis qui feraient rêver même les plus récalcitrants à ce type d’illusion ou, à défaut, l’opportunité de faire preuve d’une paix intérieure à toute épreuve. Mais ces promesses n’engagent que ceux qui les tiennent comme le rappelle un célèbre dicton populaire. Pourquoi ? Décryptage forcément parcellaire et personnel.

Ce que m’a montré mon expérience en milieu bouddhiste et dans l’univers du développement personnel : l’éveil, pour un pratiquant lambda, signe en général la possibilité de vivre enfin un bonheur ouaté dépourvu de toute souffrance, l’accomplissement d’un chemin le plus souvent très long puisqu’il se déroule sur plusieurs vies, et l’obtention de la carte suprême dans le jeu compliqué de l’existence : « Vous avez gagné, vous êtes un Bouddha ». Le Bouddha étant considéré, ici, comme un être humain semblable à chacun d’entre nous, ce qui est, reconnaissons-le, motivant puisqu’en creux, cela signifie que nous aussi, nous pouvons y parvenir. Ma fréquentation intensive des centres, toutes écoles confondues, m’a cependant fait remarquer qu’à force de vouloir atteindre en une seule incarnation l’Éveil - syndrome du bon élève -, de nombreux apprentis disciples s’accrochent à des concepts qui les amènent à adopter des comportements moraux rigides, car souvent vides de sens et non à prendre conscience de ce que sont vraiment les principes fondateurs et universels du bouddhisme, ce qui leur donnerait la possibilité de les appliquer très concrètement au quotidien. La course à la sagesse éloigne trop souvent les disciples de leur vérité, donc d’eux-mêmes.

Pour un non-bouddhiste, l’Éveil, en simplifiant beaucoup, est le plus souvent un état de grande sérénité, obtenu notamment grâce à des méthodes comme la méditation de la Pleine Conscience ou d’autres pratiques destinées à en finir avec les émotions négatives, en développant notamment bienveillance, générosité, compassion, etc. Tout cela permettant d’être, en théorie, en liens constructifs et harmonieux avec soi-même et les autres.

La course à la sagesse éloigne trop souvent les disciples de leur vérité, donc d’eux-mêmes.

Dans tous les cas, si vous regardez avec du recul la réalité du terrain, que constatez-vous ? Que le nombre d’êtres soi-disant éveillés est assez restreint. De plus en plus de jeunes maîtres et tulkus en témoignent et racontent sans langue de bois ce qu’ils sont vraiment derrière les apparences et les conventions politiques du bouddhisme. C’est le cas notamment du 17e Karmapa et de Mingyour Rinpoché.

Ne pas courir après l’Éveil sous peine de se perdre

Le constat est que l’Éveil commence quand on arrête de le chercher ; que l’on cesse de vouloir appliquer sans en comprendre le sens réel des concepts comme l’interdépendance, la compassion, la sagesse, le karma, la coproduction conditionnée, des principes qui restent pour la plupart des pratiquants longtemps relativement dépourvus de chair dans la réalité du quotidien ; que l’on renonce à courir après la reconnaissance des enseignants. Cesser de se cacher la vérité de ce que nous sommes derrière des concepts provoque des prises de conscience difficiles parfois à traverser dans le moment. Serrement du plexus, crispation du ventre, jambes qui flageolent un peu, un souffle qui devient court, cette sensation de perdre pied, de ne plus avoir de repères, de ne plus savoir qui nous sommes, conduit souvent à un moment de panique. Dans cette errance temporaire de l’esprit, rappelons-nous que rien ne dure, et méditons concrètement corps et esprit unis sur cette réalité de l’impermanence, et relisons les histoires des yogis fous de l’Himalaya et des maîtres zen errants des siècles passés, qui nous ont montré une voie de sagesse que nous pouvons tous emprunter si nous en avons le courage. Leur message est intemporel : libres des principes, des conventions, comprenant qu’il était vain de vouloir obtenir quoi que ce soit sur une voie spirituelle, y compris la réalisation de l’Éveil, ils se sont coulés simplement et humblement dans la simplicité brûlante de l’instant, disant un oui inconditionnel à la réalité.

Ainsi, c’est donc en allant vers soi-même que la vérité du réel advient et que nous sommes traversés par un lâcher-prise spontané qui ne résulte d’aucune volonté. Comme le dit ce maître du Mahayana : « Lorsque vous ne pratiquez pas, les rivières sont des rivières et les montagnes sont des montagnes. Lorsque vous pratiquez, les rivières ne sont plus des rivières et les montagnes ne sont plus des montagnes. Lorsque vous atteignez l’Éveil, les rivières redeviennent des rivières et les montagnes redeviennent des montagnes ».

Mary-Tara O'Neill Mary-Tara O’Neill côtoie depuis près de quarante ans le monde bouddhiste : maîtres de toutes traditions, pratiquants aguerris, spécialistes divers et humains lambda comme elle. Toutes ces années, son challenge a été de se Lire +
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