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Xuanjue, l’un des plus grands maîtres du Chan

Un moment d’actualité du bouddhisme en Chine.

Du 23 au 26 novembre 2018, avait lieu, dans la ville de Wenzhou située au sud de Shanghai, une grande célébration bouddhique autour de la figure de Yongjia Dashi – le Maître de Yongjia –, dont on fêtait le 1035e anniversaire.

Yongjia Dashi, aussi connu sous le nom de Xuanjue, l’un des grands maîtres de la lignée du Chan, qui vécut sous la glorieuse dynastie impériale des Tang (618-907), entre 665 et 713, a laissé son nom dans l’histoire pour deux raisons principales.

La première est relative aux circonstances de son éveil auprès du Sixième Patriarche Huineng. Yongjia Dashi qui sillonnait une région du sud de la Chine (l’actuel Zhejiang) y fit la rencontre de l’un des disciples de Huineng. Durant leur entretien, ce dernier demanda à Yongjia Dashi auprès de quel maître il avait étudié. Yongjia lui répondit qu’il avait été formé au sein de l’école Tiantai (1), mais qu’il n’avait pas de maître particulier, sinon le Sutra de Vimalakîrti (2) qu’il lisait sans relâche. Le disciple de Huineng, impressionné par sa compréhension du Dharma, lui proposa de venir rencontrer le Sixième Patriarche afin qu’il l’initie au Chan. Ce dernier prit immédiatement la route jusqu’au monastère de Caoxi où demeurait Huineng. Il arriva au crépuscule et, sans autre forme de cérémonie, fonça jusqu’à l’estrade sur laquelle le Patriarche méditait, en fit trois fois le tour et se planta face à lui. L’assemblée, médusée par un tel manque de civilité, s’agitait, mais Huineng souriait. La Chine est une civilisation de l’étiquette et les marques de politesse, en plus d’être précises et codifiées à l’extrême, doivent être abondantes et répétées. Rien n’est pire dans ce pays qu’une attitude cavalière et celle de Yongjia passa évidemment pour telle aux yeux de tous. Pour désamorcer l’émoi de la salle, Huineng demanda sans ambage au nouveau venu d’expliquer son comportement. Yongjia Dashi répondit que la mort pouvant frapper à chaque moment, il ne pouvait perdre plus de temps en cérémonies et préférait saluer le Sixième Patriarche, afin que sans attendre, il accepte de l’éclairer sur le sens du Dharma. La manière qu’avait eue Yongjia Dashi de saluer Huineng, pour rapide qu’elle fût, n’en était pas moins fondamentalement respectueuse et même profonde. En effet, traditionnellement, la circumambulation se pratique autour des Stupas, ces monuments funéraires qui servirent initialement à recueillir les restes de Sakyamuni. En tournant par trois fois autour de Huineng, Yongjia Dashi reconnaissait ainsi le Patriarche comme le dépositaire de l’enseignement de l’Éveillé et, dès lors, tout était dit !

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L’invité d’une nuit

C’est donc ainsi que commença la rencontre entre Huineng et Yongjia Dashi. Elle ne dura qu’une seule nuit – ce qui valut d’ailleurs à ce dernier le surnom de “l’invité d’une nuit”. La tradition rapporte que, pour l’essentiel, l’entretien entre les deux maîtres se concentra autour ce que l’on nomme dans le bouddhisme le “non-né” (anutpada) et qui est précisément ce à quoi l’on s’éveille. Huineng suggéra à son disciple l’idée que faire corps avec le non-né était tout le sens du Dharma. Yongjia Dashi resta silencieux durant un long moment, puis salua Huineng et s’apprêta à partir. Ce dernier l’arrêta en lui demandant s’il ne partait un peu trop vite. Ce à quoi le disciple d’une nuit répondit que “vite” et “lent” étaient des fabrications de l’esprit et que rien de tel n’existait dans l’espace du “non-né”. Huineng lui rétorqua qu’il avait une bonne compréhension de la notion de “non-né”. Mais Yongjia Dashi répliqua à son tour qu’en tant que notion, le “non-né” revenait encore à n’être qu’une fabrication de l’esprit. Huineng ajouta : « Qui fait la distinction entre ce qui relève ou pas de la fabrication ? » et Yongjia Dashi répondit : « Les distinctions sont encore des fabrications ! » À cette ultime réplique, le Sixième Patriarche confirma l’Éveil de Yongxia. Ils passèrent la fin de la nuit ensemble et, au petit matin, Yongjia Dashi quitta Caoxi et bien que ne revoyant jamais Huineng, il est depuis considéré comme poursuivant la lignée du Chan du Sud, dite de l’Éveil Soudain et l’un de ses héritiers directs.

Sans-visée, sans-émotion, sans-conception

La seconde raison expliquant l’importance de Yongjia Dashi est qu’il fut l’auteur d’un texte tout à fait essentiel intitulé Le Zhendao Ge, que l’on rend souvent par “Chant de l’Illumination”, ou plus littéralement “Chant de la voie pleinement éprouvée”. Ce texte, assez long, rassemble ce que l’on pourrait appeler la “profession de foi” du bouddhisme Chan et plus particulièrement de sa branche “subitiste”, appelée dùn jiào mén, c’est-à-dire “l’École de l’accès immédiat”. La force interprétative de cette école vient du fait qu’elle ne fait pas de l’Éveil un but à atteindre en soi, mais qu’elle lui confère une dimension toujours présente, à partir de laquelle tout se déploie. On pourrait résumer les choses ainsi : d’abord l’Éveil, ensuite le dharma, l’enseignement. L’idée reçue veut que le dharma soit ce qui mène à l’Éveil. Mais, pour Yongjia Dashi, il n’y a de dharma qu’à partir du moment où l’on est en rapport à l’Éveil. Il faut donc, en quelque sorte, être éveillé pour pouvoir pratiquer le chemin de l’Éveil. Dans ces conditions, le dharma n’est plus la quête progressive d’une illumination à venir, mais le déploiement infini de l’expérience directe de l’Éveil. La pratique du Chan de Yongjia Dashi, fidèle à l’intuition de Huineng, est donc qualifiée de “soudaine” (dùn). Par ce terme, il faut entendre ce qui arrive de façon subreptice, sans crier gare, c’est-à-dire sans préalable ; et qui échappe au calcul, à la préméditation, à la volonté, à l’espoir ou à la crainte… ce que Yongjia formule par ces mots : « La porte du Chan, c’est la dissolution de la conscience » ; et également : « Méditant ! N’aie recours ni aux émotions ni aux conceptions » ou encore : « L’éveil Soudain a recours au sans-visée, au sans-émotion, au sans-conception. ».

Le dharma n’est plus dès lors la quête progressive d’une illumination à venir, mais le déploiement infini de l’expérience directe de l’Éveil.

Ainsi, l’absence de conscience, c’est-à-dire d’attentes, libère l’expérience de l’Éveil de toute projection et la restitue à ce que l’on nomme dans le bouddhisme le “non-né”, entendu au sens de non fabriqué, non construit, non élaboré, non projeté. Il faudrait également ajouter, à cette idée de soudaineté, celle tout aussi essentielle d’immédiateté, d’absence d’intermédiaire, afin de compléter le sens du chinois dùn. Dans cette perspective, l’Éveil ne saurait non plus être compris comme le terme d’un parcours. L’Éveil ne s’atteint pas et, mieux même, ne se réalise pas. Autrement dit, on ne saurait être plus ou moins éveillé. On ne saurait pas non plus s’approcher ou s’éloigner de son seuil. L’Éveil n’est pas une ligne d’arrivée et l’on ne devient pas, non plus, un Éveillé ! Cette compréhension du Dharma, loin d’être une invention de Yongjia Dashi, se trouve également exprimée dans des termes assez voisins, dans l’enseignement des tantras du bouddhisme tibétain nommé “Mahamudra”. Et, nombreux sont ceux qui s’accordent à dire qu’il s’agit là des sommets interprétatifs du bouddhisme, parmi lesquels il faut donc compter ce magnifique témoignage qu’est le Zhendao Ge.

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Le bouddhisme chinois de demain

Après ce court rappel, revenons à l’actualité. Comme nous l’annoncions au début de cet article, la ville de Wenzhou célébrait fin novembre la mémoire de ce maître qui porte son nom, puisqu’en effet, Yongjia est l’antique appellation de cette cité méridionale du Zhejiang. Le sud de la Chine a été une terre d’élection pour le bouddhisme, tout particulièrement pour le Chan dont l’implantation fut suffisamment forte pour résister aux nombreux heurts politiques que connut le pays, et ce, à la différence d’autres écoles désormais légendaires, comme le Tiantai, le Huayan (3) ou le Sanlun (4), qui ne survécurent pas, malgré leur prestige et la richesse de leurs enseignements. Or, force est de constater, à la lumière contemporaine de ces jours d’anniversaire, que le bouddhisme est resté on ne peut plus présent et actif dans cette région ! Plus d’un millier de moines et sans doute le triple de fidèles laïcs (dont beaucoup de femmes) se sont en effet réunis dans les deux sites de la ville dédiée à Yongjia Dashi, à savoir l’immense temple de Tou Tuo et la pagode Miao Guo, où sont déposées les reliques du Maître. Le 24 novembre au matin (6h) débutaient les pratiques de récitation de sutras tels le Vimalakirti, le Lotus (5) et la Prajnaparamita (6). Ensuite, l’abbé du temple de Tou Tuo présidait dans le bâtiment appelé “La Porte du Chan” la cérémonie dite de “l’élévation du Dharma”, et qui se compose d’une lecture du Zhendao Ge, d’un commentaire, tout cela entrecoupé de chants et de sessions de méditation. Enfin, la matinée achevée, la liturgie se poursuivit dans un autre bâtiment – “l’Espace de Mahâvîra” – où une importante assemblée de moine rendit hommage au Bouddha Sakyamuni et aux Trois Joyaux. En tout donc, six heures de cérémonie, sans interruption et sans dispersion de la foule !

Afin d’accompagner cette commémoration sur un mode moins “religieux”, l’association bouddhique de Wenzhou (voir encadré) qui organisait l’événement, avait invité un certain nombre d’universitaires à intervenir l’après-midi autour de Yongjia Dashi. Une délégation de vingt et un professeurs et chercheurs venus de Chine, de Taïwan, du Japon et de France s’est ainsi réunie afin de présenter leurs travaux et participer à des discussions avec les moines et le public assez nombreux. Certes, l’exercice universitaire demeure toujours trop théorique et donc distant, néanmoins, les recherches bouddhiques sont on ne peut plus actives en Chine, tout comme le sont aussi les manifestations liturgiques. Ainsi, si pendant plusieurs décennies, on a assisté à un net déclin du bouddhisme en Chine, force est de constater que les choses ont bien changé et que cette tradition reprend vie sous nos yeux. Cette reprise effective n’a toutefois pas la même vitalité que celle qui prévalut lors des périodes glorieuses du bouddhisme chinois. Elle n’est pour le moment que la réactivation des formes anciennes et ne semble pas encore dépasser le cadre patrimonial de la remémoration et de la commémoration. Or, la Chine a changé radicalement et si le rappel du passé est quelque chose de nécessaire, il ne doit pas se faire au détriment d’une lucidité portée sur l’état présent et sur l’avenir qui s’ouvre bien différent de ce qui fut. À la Chine donc d’inventer un bouddhisme qui réponde à son époque et dont la forme demeure encore inaperçue. Si cela se produit, et cela peut très bien ne pas advenir, ce sera sans aucun doute une nouvelle et toute autre Renaissance asiatique. Mais pour l’heure en Chine, le temps est tout entier dévolu à la mémoire qui revient et que l’on peut de nouveau célébrer. Et c’est ainsi que le lendemain, universitaires et moines se sont donné rendez-vous à la Pagode Miao Guo, pour refaire ensemble les gestes anciens qui n’avaient pas été accomplis depuis longtemps, à savoir tourner autour du Stupa (c’est-à-dire de la Pagode) 108 fois, en chantant pour certains, en silence pour d’autres.

Bien sûr, le moment fut émouvant, surtout qu’étant le seul Occidental présent, j’eus l’honneur d’accompagner l’abbé en tête de procession. Même si ces cérémonies sont teintées d’un certain folklore, inévitable sans doute, il faut reconnaître qu’à chacun de nos pas le passé et le présent se télescopaient, tout comme le familier et l’étranger. C’est sans doute cela le sentiment vif de la communauté, du sangha

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Alexis Lavis Professeur associé de philosophie à l’Université Renmin, à Pékin, docteur et agrégé de philosophie, il étudie le Dharma depuis plus de vingt ans dans les traditions Gelugpa et Kaguypa, ainsi que dans celle du bouddhisme Lire +

Notes

(1) L’école Tiantai est l’une des principales écoles chinoises du bouddhisme Mahayana. Apparue au VIe siècle, son interprétation des sutras exerça une influence majeure sur le développement du bouddhisme en Chine, au Japon et en Corée. Cette tradition qui remonte à Nagarjuna s’est construite au cours des siècles avec des maîtres restés dans l’histoire du bouddhisme tels que le moine Zhiyi (538-597) et ses deux prédécesseurs, Huiwen et Huisi. La particularité de cette école est de considérer le Sutra du Lotus comme l’expression achevée de l’enseignement du Bouddha.

(2) Le Sutra de Vimalakîrti est l’un des textes fondamentaux du bouddhisme du Mahayana. L’original sanskrit de ce Sutra qui date du début de l’ère chrétienne, ayant été perdu, c’est grâce à des chercheurs japonais qui en ont découvert un exemplaire écrit en sanskrit au Tibet, que ce texte est à nouveau disponible aux lecteurs. Vimalakîrti, le personnage principal, un laïc vêtu de blanc, prétexte d’être malade pour proclamer l’enseignement de la vacuité.

(3) Le Huayan est l’une des grandes écoles du bouddhisme chinois dont la figure dominante est Fazang (643-712). Le cœur de son enseignement s’appuie sur une interprétation originale de la vacance, non pas comme vide ou rien, mais comme interdépendance infinie où tout est en un et un en tout. Pour faire comprendre cette idée, Fazang avait fait construire une pièce entièrement couverte de miroirs et placer au centre une bougie qui se reflétait partout de telle sorte qu’il était impossible de faire la différence entre l’original et ses multiples réflexions. Malheureusement, cette école n’existe plus, mais son héritage reste encore vivant en Chine.

(4) L’école Sanlun fut fondée en Chine par le grand traducteur Kumarajiva (343-413). Elle est la version chinoise du Madhyamaka indien, de la voie du milieu, dont le fondateur est Nagarjuna. Son enseignement s’appuie sur les traités indiens de cette école et sur la pratique du Discernement (prajna). Le Sanlun a disparu depuis longtemps déjà, mais demeure dans les mémoires pour avoir proposé un grand nombre de traductions en chinois de sutras et de commentaires indiens.

(5) Le sutra du Lotus est, en quelque sorte l’enseignement qui annonce le Grand Véhicule. Riche de nombreuses paraboles devenues célèbres, comme celle de la maison en flamme, le saddharmapundarika, pour citer son titre sanskrit, est aussi le lieu d’apparition du bodhisattva Avalokiteśvara comme objet du culte spécifique. S’il fallait retenir un enseignement de ce texte long, ce serait l’idée que la voie bouddhique ne consiste pas tant dans la réalisation du Nirvana, de l’au-delà des peines, que dans l’accession à la Bodhi, à l’Éveil. Il engage ainsi sur la voie des bodhisattvas.

(6) Le sutra de la Prajnâpâramitâ est sans doute l’un des textes les plus importants du Grand Véhicule, avec le Sutra du Lotus et le Lankâvatâra. Ce texte expose la pensée bouddhique de l’absence de nature propre des phénomènes, sunyatâ, c’est-à-dire ce que l’on peut traduire par “vacance”. C’est dans ce sutra qu’est développée une façon de raisonner qui suspend la possibilité d’affirmer ou de nier l’existence de quoi que ce soit. L’école Madhyamaka, fondée par Nagarjuna, se fonde principalement sur ce texte ou sur ces textes puisque la Prajnâpâramitâ comporte plusieurs versions plus ou moins longues et dont la plus classique est celle en 8 000 vers.

Pour aller plus loin

Shodoka, le chant de l’immédiat Satori de Taisen Deshimaru (Albin Michel, 2010)
Le Chant de l’éveil : Le Shôdôka de Yôka Daishi commenté par un maître zen de Kôdô Sawaki (Albin Michel, 1999)
Le Soûtra de la Liberté inconcevable – Les enseignements de Vimalakirti (Fayard, 2000)

L’association bouddhique de Wenzhou

L’association bouddhique de Wenzhou a pris le relais de ce qui fut par le passé, c’est-à-dire durant l’Empire, le grand monastère bouddhique de Tou Tuo, placé sous le patronage de Yongjia Dashi et donc sous l’influence de l’école Chan. Suite à la révolution culturelle, il fut démantelé. Il est réapparu depuis quarante ans sous cette forme associative qui comprend ainsi parmi ses membres, non plus seulement des moines, mais aussi des laïcs et des représentants de l’administration provinciale.

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