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Marc Marciszewer :
Plonger aux sources de l’être grâce au pouvoir de l’attention.

Sophrologue depuis quarante ans, Marc Marciszewer a passé plusieurs années en Inde à méditer et faire des retraites Vipassana. Le Maha Satipatthana attribué au Bouddha a changé sa vie. Il a publié un livre sur ce texte puissant qu’il éclaire de son regard.

Qu’est-ce que le Maha Satipathhana ?

Maha, signifie grand ; Sati, la présence ; Pathhana, c’est sadhana, le cheminement. Ce texte est souvent traduit par « S’établir dans l’attention ». Le Satipatthana, c’est un chemin pour tenter d’être une meilleure personne. Ici, une meilleure personne, c’est une absence de personne. Tout le bouddhisme va dans ce chemin.

Pour moi, le Satipatthana est un texte à la fois fondateur et fondamental. Il est pratique, facile à comprendre et n’importe qui peut l’appliquer. J’ai été stupéfait par sa puissance. Car il donne un outil qui nous permet dans n’importe quelle situation du quotidien d’avoir un rappel à soi. Au lieu d’être pris dans le fleuve, dans le remous, on a ces clés qui nous aident à avoir un peu de hauteur. L’outil, c’est cette façon de nous amener à être attentifs. Non pas tant à ce qui est en train de se produire qu’à nous en train de percevoir ce qui se produit. L’objet d’observation est l’observateur. Cela nous aide à nous distancier, à mettre un peu d’humour quand on traverse des choses un peu sombres ou difficiles.

Quel est l’objectif du Satipathhana  ?

Se libérer de la souffrance en se fondant dans l’être. Ma propre expérience, qui est discutable, consiste à dire que l’être est toujours actif, mais qu’il n’y est pas attentif. Cet Éveil est commun à tous, il est toujours là, seulement on le recouvre de toutes nos histoires, soucis, inquiétudes… J’aimerais déculpabiliser et dédramatiser le rapport à ces textes-là. On se met beaucoup de pression pour être exemplaire. Or c’est impossible ! À cause de cette pression que je me mettais, je passais à côté de la grâce. Il y avait toujours un sentiment de manque, de frustration, quelque chose qui n’était pas atteint. Et quand vous voyez votre conditionnement en étant ce qu’il est, mais avec un regard libre, tout change. Si on lit ce texte sans rien rajouter de nos conditionnements culturels ; si on le lit simplement et qu’on tente de le mettre en pratique, le voile tombe.

Vous parvenez à avoir cette approche de la vie sans conditionnement ?

Oh non ! mais c’est de plus en plus facile. Avant je souffrais de voir mes conditionnements ; aujourd’hui, j’en ris beaucoup. Parce que nous sommes quand même drôles à prendre tout autant au sérieux ! Cioran dit que si les humains prennent tellement leurs idées au sérieux, c’est parce qu’ils oublient qu’ils sont des mammifères.

Pourquoi du point de vue du Bouddha, « demeurer ardent » signifie « demeurer dans l’Être » ? Peut-on être à la fois ardent et détaché ?

Krishnamurti parlait de la nécessité de la passion sans être passionné. J’ai mis du temps à le comprendre. Mais en fait, il parle aussi de l’ardeur, de cette envie de découvrir ce qui est. Ce désir est plus fort que vous. L’ardeur est en chacun, mais pour certains, elle est réveillée et pour d’autres elle est endormie. Un disciple avait demandé au maître Nisargadatta : « Quelle différence y-a-t-il entre vous qui êtes éveillé et moi qui ne le suis pas ? » Le sage avait répondu : « Aucune sauf que vous, vous croyez qu’il y en a une ».

« Le Maha Satipathhana donne un outil qui nous permet dans n’importe quelle situation du quotidien d’avoir un rappel à soi. Au lieu d’être pris dans le fleuve, dans le remous, on a ces clés qui nous aident à avoir un peu de hauteur. »

Si je comprends bien ce texte, il n’y a pas plus de détachement que d’attachement. Il s’agit en réalité d’une sensation qu’on a d’être dégagé, plus à l’aise, plus léger. Il est délicat ce rapport au détachement. Car quand vous êtes bien, vous vous dites que vous devez vous détacher ; du coup vous vous attachez encore plus. Dans l’enseignement du Bouddha, même les moments de plaisir sont de la souffrance. Mais il ne s’agit pas de ne pas savourer les moments de plaisir, seulement de les vivre sans attachement. Dans les enseignements du Bouddha, on met beaucoup l’accent sur la pratique. On la voit souvent comme une ascèse douloureuse, or je pense que la pratique c’est surtout la vie quotidienne avec la présence.

Vous dites que le petit soi illusoire déterminé par nos schémas et nos conditionnements masque le grand soi. Comme donc lever le voile de l’illusion ?

Quand nous sommes assis, tranquilles et que nous laissons les pensées défiler sans lutter contre elles, nous avons rapidement l’intuition, voire l’expérience, que notre petit soi, notre individu, ce à quoi nous sommes tellement identifiés, est une falsification complète. Un personnage de pacotille. Le grand soi, c’est ce dans quoi notre petit soi apparaît, se déploie et disparaît. C’est l’immensité.

Pourquoi dans la voie du Maha Satipatthana, la souffrance est-elle « une erreur d’appréciation ou de positionnement ? »

Cette idée est commune à toutes les approches indiennes. Si on souffre, c’est qu’on voit mal la situation. Mais je crois que c’est aussi vrai dans la tradition judéo-chrétienne. Quelqu’un qui a la foi ne peut jamais penser que Dieu se trompe, donc tout est juste. S’il y a cette connexion conscientisée avec cette dimension de l’être, la souffrance est vraiment allégée, voire annihilée. Si vous voyez ce que vous êtes de moment en moment, il n’y a pas de place pour la souffrance.

Comment fait-on dans la voie du Satipatthana pour se libérer de la peur qui alimente l’ego ?

La peur n’est pas un problème en soi. Le problème de la peur, c’est qu’on se sent concerné. Alors on nourrit l’ego. Parfois on a peur, même sans raison. Mais si je suis le Satiptahhana et que je me mets à l’écoute, je vois l’inconfort. Comme ça m’intéresse de découvrir et d’observer, je ne me laisse pas prendre par cette vague. Le Satipathhana montre les outils : observer la respiration, les sensations et, par la réflexion, se poser cette question : mais qui a peur ?

Avez-vous connu l’Éveil en appliquant cette attention spéciale au Satipatthana ?

Si je vous disais oui, ce serait faux. Si je vous disais non, ce serait faux aussi. Le bouddhisme Theravada évoque plusieurs degrés d’Éveil. Il donne des caractéristiques de l’ego qui tombe jusqu’au plein Éveil, où il n’y a plus aucune trace d’ego. Mais quand on a une idée trop précise de ce qu’on doit atteindre, on peut passer à côté.

Blanche de Richemont Philosophe de formation, voyageuse infatigable, journaliste, écrivain et conférencière, Blanche de Richemont est notamment l’auteur d’Éloge du désert et Éloge du désir (Point Seuil, 2016), Le souffle du Lire +

Pour aller plus loin

Maha Satipatthana. Se fondre dans l’être de Marc Marciszewer (Édition Lanore, 2019)

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