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Les valeurs prônées par le frugalisme seraient-elles proches de celles du bouddhisme ?

Le concept de « la sobriété heureuse » prônée par Pierre Rabhi depuis une dizaine d’années fait de plus en plus d'adeptes dans les pays développés. Le frugalisme surfe sur cette tendance très proche également des principes du Dharma. Atteindre un équilibre de l’être et de l’avoir en pratiquant la sobriété et la frugalité et en rejetant tout comportement extrême comme l’a recommandé le Bouddha historique, est en effet fortement recommandé pour pratiquer la voie du milieu, mais pas que. Tous les ascètes, toutes religions confondues, s’y adonnent.

Économiser pour prendre sa retraite plus tôt, se contenter de peu pour vivre et savoir en profiter au maximum… Que son objectif soit spirituel, philosophique ou écologique, au XXIe siècle, le frugalisme (1) a le vent en poupe. Aux États-Unis, il prend la forme de l’« early retirement » : des individus arrêtent de travailler pour se consacrer à des activités et plaisirs simples. En France, le Mouvement Colibris, fondé par Pierre Rabhi, parle de « sobriété heureuse » et incite à moins consommer. Au Japon, un courant de pensée découlant du Mahayana zen et du taoïsme, le wabi sabi, prône humilité, détachement et bienveillance. L’un de ses représentants, un jeune moine bouddhiste, auteur et blogueur très en vogue, Koike Ryûnosuke, assure dans un livre Éloge du peu : « Avec ou sans argent, je suis heureux ». Cette nouvelle forme de consommation rejoint l’enseignement du Bouddha qui, rappelle Marie-Stella Boussemart, nonne de l’école Gelugpa, « a toujours prôné la voie du milieu et formellement déconseillé les comportements extrêmes. »

Sobriété et méditation

Adopter un mode de vie frugal signifie faire de nouveaux choix. Ce dont témoignent ces pratiquants qui ont changé d’existence pour se consacrer à la pratique. Le président de l’association Dhagpo Kagyu Ling (Dordogne), Jean-Guy de Saint-Périer, 57 ans, a par exemple plaqué son métier d’ingénieur et un salaire de 3000 et 5000 euros par moi pour « consacrer du temps à l’étude, à la méditation et à l’activité bénévole ».

Lama Namdak, lui, a d’abord pratiqué la frugalité quand il était moine. Ayant rendu ses vœux en 2007, actuellement administrateur de Dhagpo Kundreul Ling, en Auvergne, il subsiste désormais, à 58 ans, grâce au soutien financier de sa famille, de ses amis et des dons qu’il reçoit en tant qu’enseignant… Sa compagne allemande, Lama Jungné, ancienne nonne, mène elle aussi, à 48 ans, une existence simple : « Si on voulait plus d’argent, il nous faudrait un salaire fixe, du coup on aurait moins de temps pour se consacrer au travail sur l’esprit ».

« Les possessions, il faut s’en occuper : ça prend du temps et ça crée des soucis. L’attachement au matériel peut obnubiler l’esprit. » Lama Jungné

Selon Alexis Lavis, philosophe et spécialiste de la pensée chinoise et indienne, « la frugalité correspond au mode de vie du moine bouddhiste, tout entier consacré à la pratique méditative. » Marie-Stella Boussemart ajoute que « bien que la voie subitiste du Chàn/Zen et la voie progressive des autres bouddhismes aient des approches sensiblement diverses, les qualités de frugalité et de sobriété, au sens large, sont fortement recommandées par les maîtres bouddhistes de tout temps, depuis le Bouddha aux maîtres contemporains. »

Une soif jamais assouvie

Pourquoi la sobriété ? Selon Koike Ryûnosuke, « le plaisir représente l’interprétation d’une situation de moindre souffrance. Nous souffrons quand nous ne possédons pas un objet, mais le plaisir ressenti en se le procurant ne dure que le temps de l’appropriation. » Jean-Guy de Saint-Périer abonde dans ce sens : « Cette pulsion de base, c’est ce qu’on appelle « la soif » dans cette tradition. Dès que notre cerveau trouve quelque chose qui nous promet un plaisir quelconque, on veut croire qu’y accéder va apporter un bonheur durable. Mais on remarque très vite qu’après l’avoir obtenu, il y a, à nouveau, rapidement un besoin de « nouveau », « d’encore », affirme l’ancien ingénieur, qui raconte avoir été fasciné par les belles voitures dans sa jeunesse. « Un jour, j’ai eu celle dont je rêvais, mais cela ne m’a pas comblé et au bout de quelques semaines, je voulais un coupé cabriolet… Cette soif est valable pour tous les objets du désir, qu’ils soient matériels, relationnels, affectifs, intellectuels ou d’accomplissement personnel. » « C’est comme boire de l’eau salée, on n’est jamais rassasié », illustre Lama Namdak.

Valérie Duvauchelle, pratiquante zen depuis 2000, considère la frugalité comme étant « une conséquence de la pratique. Il y a à rentrer dans la confiance de l’abondance de l’existence par l’ancrage, par l’assise. Cela calme notre psyché et nourrit notre esprit. De la même manière, l’ancrage suppose, en mangeant, de se concentrer sur les textures, les couleurs…  De plus, cela aide à maintenir un lien avec l’éthique. » Lama Jungné précise : « Globalement, ma consommation, au sens large, doit occasionner le moins de nuisances possible pour les animaux, la nature, les producteurs. »

Ainsi, de l’avis de tous, nul besoin d’accumuler les biens matériels pour ressentir la prospérité. De plus, « les possessions, il faut s’en occuper : ça prend du temps et ça crée des soucis. L’attachement au matériel peut obnubiler l’esprit », explique Lama Jungné. Jean-Guy de Saint-Périer se souvient encore du jour où il a retrouvé sa voiture rayée par des clés. « Tous les matins, je me demandais ensuite ce qu’on m’avait encore fait. Une fois vendue, je me suis senti léger, car je n’avais plus à m’en préoccuper. » Dans cette optique, Valérie Duvauchelle considère que « si on se met vraiment dans la posture du mendiant qui reçoit la vie, on est profondément rassasié. Par conséquent, on achète moins, on consomme moins. On rentre naturellement dans la justesse. » Une attitude que tous, bouddhistes ou pas, peuvent adopter finalement

Pour aller plus loin

Éloge du peu de Koike Ryûnosyke (Éditions Philippe Picquier, 2017)
L’essentiel et rien d’autre de Fumio Sasaki (Guy Trédaniel, 2017)
Le goût silencieux : la pratique zen de la nourriture de Valérie Duvauchelle (Actes Sud, 2018)
Vers la sobriété heureuse de Pierre Rabhi (Acte Sud, 2013)
Bodhisattvabhumi (Terres de bodhisattva) d’Asanga , chapitre de l’éthique

Quelle place pour le jeûne dans le bouddhisme ?

Les bouddhistes pratiquent-ils le jeûne ? « Dans la sphère tibétaine (Tibet, Mongolie, Népal, Bhoutan), cette pratique est très répandue, y compris chez les laïcs. Et même surtout chez les laïcs. Le terme tibétain est nyoung né », assure Marie-Stella Boussemart, nonne Gelugpa. Alexis Lavis, docteur en philosophie et spécialiste de la pensée orientale, préfère, lui, « parler de frugalité liée au code monastique. Un moine bouddhiste notamment dans le Theravada ne mange pas l’après-midi. La journée étant organisée autour des pratiques et de l’exercice de la méditation, trop s’alimenter peut entraîner des effets de somnolence. À cette sobriété alimentaire s’ajoutent dans certaines écoles le végétarisme et l’interdiction de consommer tout ce qui est intoxicant, toujours pour ne pas nuire à la pratique. »

« Lorsque la corde du luth est trop tendue, elle casse. Lorsqu’elle n’est pas assez tendue, elle ne sonne pas. Cette métaphore du Bouddha fait référence aux pratiques ascétiques excessives », explique Alexis Lavis. « Pour le Bouddha, qui est parti six ans en ascèse stricte, la seule chose que l’on y gagne, c’est de se faire du mal ».

« Le Bouddha a formellement déconseillé les ascèses extrêmes et inutiles, mais pas les ascèses raisonnables et utiles », précise Marie-Stella Boussemart, qui conclut : « Bien évidemment, les critères dépendent des capacités des pratiquants concernés par ces méthodes. Un Occidental habitué au confort matériel n’a pas intérêt à adopter de but en blanc le mode de vie d’un anachorète tel que Milarépa. »

M.S.

Qui sont les frugalistes ?

Les frugalistes seraient-ils les héritiers des hippies des années 70 ? Pas tout à fait. Alors que ces derniers exprimaient leur rejet de la société, les frugalistes, plus discrets, auraient d’abord pour objectif de se changer eux-mêmes, sans non plus se détacher totalement du confort. Prônant la déconsommation à travers un mode de vie simple, le frugalisme remet en cause notre relation au travail – ne pas faire un métier qui ne plaît pas – à l’argent et au temps : il s’agit, avant tout, de profiter de la vie qui est courte. Parti des États-Unis, ce mouvement contemporain s’inspire notamment du livre de Gisela Enders, Financial Freedom, publié en 2017. Ses adeptes ont réussi à s’extraire du modèle de productivité grâce à leur capacité à jouir des avantages économiques de ce dernier. Ils ont été capables d’épargner davantage en réduisant leur budget mensuel, voire d’investir leurs économies dans l’immobilier ou la finance. Ce modèle d’existence peut aussi impliquer de vivre en autogestion ou de construire une maison dans un pays où le coût de la vie est moindre. Avec un objectif : atteindre l’indépendance matérielle.

M.S.

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