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La création de la communauté des nonnes
par le Bouddha

Comment les femmes ont-elles réussi à créer la première communauté religieuse bouddhiste ? Récit d’une révolution rendue possible par la persévérance de Mahâprajâpatî et l’habileté d’Ananda.

Peu après le premier sermon du Bouddha, un jeune homme fortuné de Varanâsi répondant au nom de Yaças rejoint le petit groupe que constituent l’Éveillé et ses cinq premiers moines, et embrasse lui aussi la vie religieuse. Sa mère et son épouse qui l’avaient recherché désespérément, le retrouvent aux côtés du Bouddha et sollicitent de lui d’être instruites, devenant ainsi les premières upâsakâ, ou femmes laïques. Pendant de longues années, cette voie de pieuse laïque reste la seule ouverte aux femmes, leur laissant juste l’espoir, par les dons faits aux moines et autres activités génératrices de mérites, de renaître un jour dans la condition masculine. Alors seulement, la carrière monastique leur serait accessible et par là même, la libération. Mais un pas capital allait être franchi de nombreuses années plus tard.

Le jeune prince Siddhartha avait été élevé, après la mort prématurée de sa mère la reine Mâya, par sa tante maternelle Mahâprajâpatî Gautamî. Après son veuvage, cette dernière aspire à pousser plus loin sa recherche spirituelle en embrassant la vie religieuse. Elle n’est pas seule dans ce cas. Quelque temps auparavant, un grave conflit a en effet opposé le clan des Shâkya et celui des Koliya, et de nombreuses femmes, restées veuves après des combats meurtriers, se préoccupent de leur salut.

On a beaucoup spéculé, sans pour autant trouver de réponse, sur les raisons qui justifiaient la longue hésitation du Bouddha : souci du « qu’en-dira-t-on » dans une société très conservatrice dominée par d’autres croyances religieuses, ou préoccupations économiques ?

À la faveur d’un séjour du Bouddha dans sa ville natale de Kapilavastu, Mahâprajâpatî vient le trouver pour obtenir de lui la permission de rentrer, selon l’expression consacrée, « dans cette doctrine et dans cette discipline ». Elle essuie un refus. Par trois fois, elle revient à la charge. Par trois fois, c’est la même réponse négative. Mahâprajâpatî en est profondément attristée, mais sa détermination reste inébranlable.

Imitée par d’autres femmes – 500 disent certains textes -, elle se rase le crâne et adopte le vêtement de couleur ocre qui caractérise l’état de renoncement. Et décide de suivre le Bouddha de loin, au cours de ses multiples pérégrinations.

La bonté et l’habileté d’Ananda

Lors d’une étape à Vaiçâlî, le plus proche disciple du Bouddha, Ananda, connu pour sa très grande bonté, remarque le groupe de femmes et s’entretient avec elles. Touché par leur démarche, il décide de s’entremettre auprès du Bouddha. Sans plus de succès. Lui vient alors l’idée de formuler sa requête plus habilement, et il pose sa question en d’autres termes :

« Bienheureux, les femmes, une fois entrées dans l’état sans famille, peuvent-elles atteindre l’état d’entrée dans le courant, l’état de ceux qui ne reviennent plus qu’une fois, l’état de ceux qui ne reviennent plus et l’état d’arhat ? » Cette fois, la réponse est positive.

Ananda s’empresse d’enchaîner : « Eh bien, ô Bienheureux, permettez à Mahâprajâpatî Gautamî d’entrer dans la vie religieuse, dans cette doctrine et dans cette discipline. Elle fut la tante maternelle du Bienheureux, elle fut la mère nourricière du Bienheureux. »

Pris à ce « piège » subtil justifié par de louables intentions, le Bouddha accepte enfin d’ouvrir la vie monastique aux femmes. Cette autorisation s’accompagne toutefois de conditions : elles devront accepter de se soumettre à des règles disciplinaires particulièrement drastiques, et en nombre supérieur à celles imposées aux membres de la communauté masculine. Les nonnes, même les plus anciennes dans leur condition, devront témoigner le plus grand respect aux moines, fussent-ils à peine ordonnés. Une communauté féminine ne pourra par ailleurs se constituer qu’avec l’accord et sous l’autorité d’une communauté de moines. Enfin, une nonne, quel que soit son niveau de connaissance, ne pourra enseigner la doctrine aux moines. Mahâprajâpatî reçoit toutefois ces règles avec joie et l’ordre des nonnes bouddhistes fait ainsi son entrée dans l’histoire.

On a beaucoup spéculé, sans pour autant trouver de réponse, sur les raisons qui justifiaient la longue hésitation du Bouddha : souci du « qu’en-dira-t-on » dans une société très conservatrice dominée par d’autres croyances religieuses, ou préoccupations économiques, les dons des laïcs permettant à peine aux moines de survivre dans certaines régions, comment envisager de faire subsister une double communauté monastique. Après la disparition du Bouddha, l’intercession d’Ananda lui sera très vivement reprochée par les religieux les plus rigoureux.

Quoi qu’il en soit, les nonnes se trouvèrent ainsi placées dans une position de complète dépendance vis-à-vis des moines. Cette situation, au sein de sociétés toujours très marquées par la domination masculine, ne manquera pas d’influer sur l’attitude des laïcs qui, dans bien des pays, restent convaincus, aujourd’hui encore, que les dons aux nonnes ne génèrent pas les mêmes mérites que les dons faits aux moines. Les aléas de l’histoire ayant conduit à la disparition de la tradition d’ordination majeure pour les femmes dans de nombreux pays de tradition Theravada, la restauration d’un ordre féminin de plein droit constitue l’un des défis du bouddhisme moderne

Véronique Crombé Conférencière des musées nationaux depuis 1987, Véronique Crombé intervient dans plusieurs musées parisiens, notamment au Musée National des Arts Asiatiques-Guimet. Elle a collaboré à plusieurs ouvrages sur les religions, le Lire +
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