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La conversion de Kubilaï Khan, roi du monde

Au XIIIe siècle, alors que les Mongols règnent sur le plus vaste empire de tous les temps, un moine tibétain convertit leur empereur au bouddhisme Vajrayâna.

Gengis Khan, né dans les années 1160 et mort en 1227, a profondément bouleversé le monde. Il unifia les tribus de la steppe au nord de la Chine, ses armées de cavaliers conquirent de son vivant les territoires compris entre la Perse (actuel Iran) et la Chine du Nord.

Ses fils se partagèrent l’empire, qu’ils étendirent par leurs conquêtes, tout en élisant un des leurs khan suprême - à lui revenaient les terres qu’ils jugeaient les plus importantes, la Mongolie et la Chine. Les petits-fils de Gengis Khan, après d’âpres luttes, cédèrent finalement la prééminence à l’un des leurs, Kubilaï Khan (1215-1294).

Une fois élu khan suprême en 1260, Kubilaï unifia la Chine en conquérant sa moitié Sud. Il commandait également aux actuels territoires mongols et au Tibet. Ses cousins lui rendaient hommage, ce qui fait de lui, nominalement, l’empereur le plus puissant de tous les temps - il régnait sur trente millions de km2, de la Corée à la Russie.

Le choix de l’empereur

Issu des steppes où se pratiquait le chamanisme, Kubilaï fit le choix de se convertir au bouddhisme tibétain, après avoir été, dans ses jeunes années, attiré par le Chan (Zen en japonais). C’est au moine tibétain Drogön Chogyal Phagpa (1235-1280) que l’on doit sa conversion.

Phagpa fut le cinquième patriarche de la lignée Sakyapa du bouddhisme tibétain. Neveu du quatrième patriarche des Sakya, Pandita (1182-1251), il entra dans les ordres à l’âge de onze ans. Pandita, dirigeant d’une école importante du bouddhisme tibétain, suivait avec attention la progression militaire des Mongols, qui avaient annexé le Tibet en 1240. En 1244, Pandita quitta le grand monastère de Sakya pour rendre visite au prince mongol Godan Khan. Il se fit accompagner par deux de ses neveux, Phagpa et son frère de six ans Chakna Dorje. Les deux enfants prononcèrent leurs vœux lorsque le groupe passa par Lhassa.

Il fallut trois ans aux moines pour atteindre les troupes mongoles, occupées à exterminer les Chinois qui leur résistaient. À Liangzhou, Pandita, horrifié par les massacres, aurait sermonné avec vigueur les soldats. Ses prêches déterminés impressionnèrent Godan Khan, et Pandita aurait alors accru son audience en guérissant ce dirigeant d’une maladie. Il fut dès lors intronisé par les Mongols comme régent des districts militaires qu’ils allaient établir au Tibet.

Précepteur de Kubilaï

Après la mort de Pandita, Phagpa et son frère demeurèrent sous la protection de Godan. En 1253, Kubilaï Khan demanda à Godan de lui envoyer un maître lui enseigner le bouddhisme. C’est ainsi qu’à ses dix-huit ans, Phagpa, qui maîtrisait le mongol, se retrouva conseiller du petit-fils de Gengis Khan.

La tradition rapporte que le guru et son élève adoptèrent un protocole insolite : lorsqu’ils parlaient religion, le moine était assis plus haut que le prince - qu’ils se préoccupent des affaires de la cour, et Kubilaï regagnait la position surélevée qui lui revenait traditionnellement.

En 1258, Kubilaï se convertit officiellement au bouddhisme et fit de Phagpa son maître (guru) en tantrisme. La tradition rapporte que le guru et son élève adoptèrent un protocole insolite : lorsqu’ils parlaient religion, le moine était assis plus haut que le prince - qu’ils se préoccupent des affaires de la cour, et Kubilaï regagnait la position surélevée qui lui revenait traditionnellement.

En 1260, Kubilaï devint khan suprême des Mongols, et il donna à Phagpa le titre de précepteur impérial. Les annales mongoles laissent alors entendre que Phagpa aurait théorisé le concept de « chakravartin » (souverain universel) en l’appliquant au leader temporel Kubilaï. Une nouvelle idée de l’État chinois, impérialiste et souverain en matière idéologique, serait alors apparue (1). Dans cette architecture de théologie politique, Phagpa définit une étroite relation de patronage de l’État vers les monastères. Avec l’aide de Kubilaï, il établit l’école Sakyapa comme le principal pouvoir politique tibétain.

La création d’une écriture

Phagpa hérita également de la plus importante des missions : inventer une écriture. En l’occurrence, un script susceptible d’unifier les multiples langues parlées dans l’empire, tout en étant facile à apprendre - aux yeux des Mongols, les idéogrammes chinois étaient trop complexes. Phagpa adapta l’écriture du tibétain aux besoins de son commanditaire. Cette nouvelle graphie, dite « script phagpa », fut déclarée écriture officielle de l’empire quand Kubilaï se proclama empereur de Chine en 1271. Elle remplaça alors l’alphabet ouïgour, jusqu’ici utilisé par les Mongols.

L’écriture phagpa demeura peu employée, car les scribes persistèrent à utiliser les sinogrammes ou l’ouïgour. Les Ming, lorsqu’ils renversèrent en 1368 la dynastie des Yuan fondée par Kubilaï, lui donnèrent le coup de grâce. De même, l’autorité religieuse du monastère de Sakya sur l’ensemble des territoires tibétains administrés par les Mongols, accordée par Godan et confirmée à plusieurs reprises par Kubilaï, fit de Phagpa et de ses successeurs les plus hautes autorités religieuses du Tibet pour un petit siècle, jusqu’aux années 1350. L’école Sakya put ensuite survivre aux aléas de l’histoire, et ses lignées monastiques restent actives de nos jours - surtout dans l’exil.

Laurent Testot Journaliste, formateur et guide-conférencier en histoire globale/mondiale, passionné par une approche comparée des religions, inquiet pour la santé de notre planète, il s’emploie à faire de l’écriture de l’histoire un Lire +

Notes

(1) Lire sur cette idée sino-mongole de « Grand État » universaliste le dernier livre de Timothy Brook, Le Léopard de Kubilaï Khan. Une histoire mondiale de la Chine, traduction d’Odile Demange (Payot, 2019)

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