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La beauté d’une vie simple et juste

Il n’est pas rare de voir celle ou celui qui commence à arpenter le long chemin des éveillés attendre trop de la pratique, cultiver rêveries et espoirs de toutes sortes, s’imaginer des expériences étonnantes et des illuminations radicales, croire que la voie consiste à vivre une vie extraordinaire, pleine de magie et de quasi-miracles. Mais le vrai miracle est de puiser de l’eau et de porter du bois aimait à rappeler le laïc Pang. L’histoire de Shun nous éclairera certainement à ce sujet.

L’enfant Shun était enfant espiègle et joueur, avec des étoiles dans les yeux qui pétillaient de malice et de rire. Fils d’une famille pauvre, orphelin bien trop tôt d’un père dont il avait peine à se rappeler même le visage, sa mère vint à le confier au temple voisin, ce qui à l’époque était un moyen sûr de tromper la misère et de prodiguer nourriture et quelque avenir à un enfant mâle. Par-dessus le mur rehaussé de tuiles grises, quand il pouvait échapper aux tâches journalières, on pouvait parfois observer sa frimousse burinée de soleil et ses yeux tout grands happant la vie du dehors, la silhouette des passants, le poil froissé et sale des chiens, s’amusant de l’allure des marchands et commerçants itinérants ou rêvant devant les autres enfants débraillés criards et chahuteurs.

Après quelques années d’âpre pratique, dûment costumé sous ses robes soigneusement arrangées, on l’apercevait aux cérémonies ou dans les tournées de mendicité des moines, avec sa haute statue et sa tête qui avait la forme singulière d’un œuf. Cependant, il n’avait pas oublié sa pauvre mère et lui portait aussi souvent que possible un peu de poisson acheté contre les pièces de sa mendicité. Les villageois se moquaient et le critiquaient d’ainsi nourrir de bonne chair de poisson sa mère, alors que prêtre, il ne devait pas toucher cette viande ou la faire passer entre ses mains. Mais peu lui importait. La joie de sa maman valait tous les printemps et la parole mauvaise des gens du voisinage quand il la portait au temple sur son dos ne l’atteignait pas davantage. Il attachait la vieille femme à lui avec une forte corde et, courbé comme un fermier sous son fardeau, il caracolait par forêts et champs la longue distance à parcourir comme une tortue heureuse de porter sa carapace. Sa mère, touchée par tant de grâce et de gentillesse, devint nonne à son tour et s’établit dans une petite demeure attenante au temple. Ainsi tous deux vivaient-ils paisiblement tout en faisant du koto la nuit, car tous deux aimaient le son de cet instrument aussi long et délicat que le corps couché d’une femme.

On peut vivre comme un sot ou un avisé, un sage ou un fou, la voie est offerte à tous. Toucher à l’essentiel est une question de sincérité.

Un soir d’hiver, une belle dame qui passait par là entendit les sons et s’enchanta d’une telle harmonie. Elle invita Shun et sa mère à jouer en sa demeure pour égayer les invités d’une belle soirée, ce qu’ils firent avec le plus grand succès. Les invités et la belle dame étaient ravis. Bientôt tout le village s’esclaffa, car la belle dame était fille de joie et la niaiserie, et la bêtise de cette mère et de son benêt de moine faisaient pitié. Ne se départissant jamais ni de sa simplicité ni de sa bonhomie, Shun n’en conçut ni amertume ni regret.

Se libérer du regard des autres

Vint le jour où dans l’automne et ses érables rouges, sa mère mourut. À ses funérailles, Shun l’esprit simple et niais, s’approcha de la bière avant qu’elle ne fût livrée aux flammes, et cognant le bois, il dit : « Mère, ton fils est revenu te voir », et contrefaisant sa voix, il répondit pour sa mère : « Je suis si heureux de te voir ». Tous étaient surpris et décontenancés devant tant de naïveté. N’avait-il pas compris qu’elle était morte. Pauvre Shun, perdait-il la tête pour de bon ? Shun continua à vivre de mendicité et devint un maître réputé de l’école Soto. On venait le voir de loin sans espérer rien d’autre qu’un large sourire ou un enseignement vivant, sans mots ni grands discours. Sa simple compagnie illuminait le cœur des gens pauvres et riches. Il vécut dans sa simplicité jusqu’à cette nuit d’été, où, devant le firmament étoilé, il annonça à ses disciples sa fin proche. Il se rendit devant l’autel sur lequel figurait le portrait de sa mère et celui de son maître, il y brûla l’encens et récita le soutra du cœur. Regagnant sa couche, il écrivit sur un papier un poème d’adieu à ce monde :

Durant cinquante-six années, je vécus du mieux que je pus
Traçant un chemin imparfait par ce monde
Désormais la pluie a cessé et les nuages ont disparu
Dans le bleu du ciel se dessine le cercle de la pleine lune.

Il s’assit alors silencieusement sur sa couche, et alors que ses disciples assemblés entonnaient des soutras, il rendit son dernier souffle. Son corps ne s’affaissa pas. Il souriait, simplement.

On peut vivre comme un sot ou un avisé, un sage ou un fou, la voie est offerte à tous. Toucher à l’essentiel est une question de sincérité. Le miracle est tout simplement de vivre et la merveille de faire le bien autour de soi sans se soucier du qu’en-dira-t-on. Seuls celles et ceux qui savent ainsi ne pas vivre dans le regard des autres sont libres.

Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +
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