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La réalité selon le bouddhisme

Pratityasamutpada ou le système de co-apparition des phénomènes, l’autre nom de la vacance.

L’expression pratityasamutpada apparaît très tôt dans le bouddhisme, dès le deuxième enseignement du Bouddha. Elle désignait alors la concaténation des douze liens ou maillons (nidana) qui enchaînent les êtres à ce régime pathologique d’existence qu’est le samsara.

Pratityasamutpada représente en la circonstance un mode spécifique d’apparition par causation réciproque où la manifestation de chaque facteur conditionne celle du suivant qui vient à son tour renforcer rétroactivement l’existence ou la prégnance de son prédécesseur. Il s’agit donc là de ce que l’on nomme aujourd’hui un “système en interaction”.

Or l’un des apports majeurs du célèbre philosophe bouddhiste Nagarjuna a consisté à accroître la portée de cette notion de pratityasamutpada, alors circonscrite à la subjectivité psycho-cognitive, jusqu’à la phénoménalité elle-même, et d’en faire, en quelque sorte, sa définition. La vérité du phénomène ou de l’existence phénoménale est donc le pratityasamutpada selon Nagarjuna qui écrit  :

« C’est en tant pratitya qu’existent les étants. Et cela on le nomme sunyata.
Car ce qui existe selon le mode d’être du pratitya est sans nature propre. »

Comme il le précise ensuite dans l’autocommentaire de ce vers 22 du Vigrahavyavartani :
« Sunyata n’est pas la privation d’existence (abhava), mais le mode d’être propre au pratityasamutpada. »

Autrement dit Nagarjuna reconnaît le pratityasamutpada comme étant mode d’être véritable du phénomène ou de la phénoménalité, et qui représente donc comme telle la vérité phénoménale (samvrtisatya) de la vacance (sunyata), c’est-à-dire son mode d’expression. Que signifie dès lors cette formulation aux allures techniques qu’est pratityasamutpada  ?

L’expérience de l’interdépendance

La traduction la plus usitée en français est la bien malheureuse expression : “coproduction conditionnée”. Malheureuse parce qu’elle a recours à la notion de production, fautive à bien des niveaux. D’une part, le verbe samutpadyate ne signifie pas “produire”, mais soit “prendre place”, soit “apparaître” ou “se manifester”. Nous sommes donc situés résolument sur le terrain de la phénoménalité et non pas sur celui, bien plus mécanique, de la production. Associé au préfixe sam, utpadyate devient non plus seulement l’apparition mais la “co-apparition”, c’est-à-dire l’apparaître comme interaction, réciprocité. Quant à pratiya, il désigne le conditionnement, la manière d’être dépendante de conditions, de circonstances. On trouve d’ailleurs comme autre traduction souvent employée, celle d’« interdépendance », mais là encore il ne s’agit que d’un aspect de ce que signifie le terme sanskrit et qui oublie précisément le samutpada.

« C’est en tant pratitya qu’existent les étants. Et cela on le nomme sunyata. Car ce qui existe selon le mode d’être du pratitya est sans nature propre. » Nagarjuna

Pris en totalité, Pratityasamutpada caractérise le mode de manifestation des choses en tant qu’apparitions à partir d’un système interactif de différents facteurs dont chacun dépend entièrement des autres pour être, ainsi que du complexe corrélationnel qui les organise et qui, lui aussi, dépend d’autres facteurs, d’autres ensembles…

Tant est si bien que rien dans le phénomène compris comme pratityasamutpada ne saurait être en lui-même à partir de lui-même. Ce qui apparaît dans l’expérience est ainsi sans identité propre, mais un effet systémique d’individuation relative, qui, en tant que tel, n’est donc pas des épiphénomènes (upacara). Nous pourrions en conséquence tenter les traductions suivantes de pratityasamutpada : le « système d’apparition », l’« apparaître systémique » ou encore de façon plus développée « le mode systémique de co-apparition » – c’est-à-dire la concaténation inextricable du réel où chaque entité n’est qu’une apparence, c’est-à-dire une vacance

Alexis Lavis Professeur associé de philosophie à l’Université Renmin, à Pékin, docteur et agrégé de philosophie, il étudie le Dharma depuis plus de vingt ans dans les traditions Gelugpa et Kaguypa, ainsi que dans celle du bouddhisme Lire +
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