©Thierry Falise (1)

Bouddhisme et superstitions :
un mélange détonant

Quand le bouddhisme originel est associé aux traditions animistes locales.

Le vénérable U Ottama Sara, 72 ans, est installé sur une chaise de teck dans une vaste salle aux murs encombrés d’armoires, de boîtes à donation et de portraits de lui recevant des dignitaires dont Aung San Suu Kyi, la présidente de facto de Birmanie. À ses pieds, assis en demi-cercle sur une moquette rouge, une vingtaine de fidèles dont une moitié de femmes portant de tout jeunes bébés attendent leur tour. Chacune va confier son enfant au vieux moine qui le saisit délicatement avant de lui caresser le crâne et de murmurer des promesses d’une vie prospère. Pour plusieurs mères, cette bénédiction s’accompagne du choix final du prénom de leur bébé. Au défilé des nouveau-nés succède celui d’adultes venus recueillir les prédictions et conseils du bonze. Ma Thae Su Phyo, une femme de 27 ans, et son époux Yan Myo Htet, 32 ans, tous deux à la tête d’un commerce de riz, sont venus avec leur fillette de 13 mois. « Nous venons demander conseil au moine, car nous avons un problème avec un concurrent, raconte la jeune femme, c’est notre troisième visite. » U Ottama Sara leur remet un papier sur lequel un de ses assistants a écrit une liste de recommandations. « Par exemple, lit-elle, il nous est interdit de voyager le mercredi ou de nous rendre dans la direction nord-ouest ; si un de nos amis décide de voyager, nous devons lui offrir un chapelet, nous devons aussi laver une statue du Bouddha avec 27 tasses d’eau et ainsi de suite ». Assis à des tables basses, les cinq assistants laïcs consultent des manuels d’astrologie et de numérologie pour élaborer des calculs à partir des dates de naissance des fidèles et de la position des planètes. Les conseils et prédictions sont écrits sur des feuilles de cahier que le moine révisera et lira plus tard lors de ses consultations personnelles.

U Ottama Sara reçoit une centaine de visiteurs lors de deux sessions quotidiennes, cinq jours sur sept, dans cette salle du temple de Kin Wun Min Gyi, un des plus vieux de Mandalay. Entré dans les ordres bouddhiques à l’âge de 16 ans, il a plus tard fait ses classes comme enseignant au célèbre monastère de Masoeyein, un des principaux centres éducatifs (où a aussi enseigné le moine extrémiste Wirathu, NDR). D’emblée, tout sourire, il devance la question fatidique sur la compatibilité entre son statut de moine et celui de devin. « Je sais, reconnaît-il avec candeur, l’astrologie et la numérologie n’ont rien à voir avec le bouddhisme, je ne devrais pas faire cela, mais je le fais pour aider les gens, cela fait maintenant trente ans que ça dure… Avec mes calculs, je suis capable de voir ce que les gens ont fait de bien et de mal dans des vies antérieures, je peux prédire ce qui se passera dans leur vie professionnelle, affective, éducative ». Tout est parti, explique-t-il, il y a une trentaine d’années lorsque la fille d’un de ses fidèles a disparu. « Était-elle morte, avait-elle fugué ? Personne ne savait, mais grâce à mes calculs, on a pu la retrouver vivante deux mois plus tard. Depuis lors, des gens n’arrêtent pas de me consulter. » Les dons - non obligatoires - collectés lors de ces séances qui s’élèvent en moyenne à 1,5 million de kyats par semaine (environ 900 euros) servent à financer une école pour orphelins, des pagodes dans des villages pauvres et d’autres projets sociaux.

Explosion des manuels de magie

Le bouddhisme, comme toute autre religion ou mouvement spirituel, n’échappe pas aux influences du surnaturel. U Ottama Sara est un symbole vivant de cette relation ambiguë, mais étroite, pourtant prohibée par les canons bouddhiques - le Bouddha rejette notamment toute idée de prédestination -, qu’entretient le bouddhisme avec le monde de l’irrationnel et de la superstition.

La plupart des temples bouddhiques hébergent des astrologues, numérologues et autres devins. Un des couloirs du célèbre temple Mahamuni à Mandalay est emménagé avec des alcôves où reçoivent des chiromanciens de l’ancienne caste hindoue des brahmanes. À la pagode de Sakya Muni, Daw Khin Khin Htay, une chiromancienne de 47 ans, consulte chaque jour dans un coin qu’elle a aménagé avec des toiles tendues entre des piliers de ciment. « Je reçois surtout des officiels de haut rang, confie-t-elle. Beaucoup d’entre nous s’installent dans des temples, car il y a beaucoup de visiteurs. »

« Avec mes calculs, je suis capable de voir ce que les gens ont fait de bien et de mal dans des vies antérieures, je peux prédire ce qui se passera dans leur vie professionnelle, affective, éducative ». U Ottama Sara

Cette symbiose particulière s’explique d’abord par l’histoire. Il y avait avant l’instauration du bouddhisme Theravada comme religion nationale par le roi Anawratha au XIe siècle, « un nombre de cultes religieux primitifs, dont les plus importants et populaires étaient la vénération des « Nats » (« esprits », voir article ultérieur sur ce sujet, NDR), l’astrologie (introduite par des brahmanes hindous, NDR) et l’alchimie », écrivait en 1958 l’historien Maung Htin Aung dans un article de The Atlantic. Après l’officialisation du bouddhisme, « tous les rites prébouddhiques furent supprimés, ajoutait-il. Mais les gens estimèrent très difficile de se débarrasser d’un coup de vieilles croyances et pratiques, ils imaginèrent des stratagèmes, les pratiquants de l’astrologie recouvrirent d’un vernis de bouddhisme leurs rituels et cérémonies. »

Les 125 ans de colonisation britannique (1824-1948) ainsi que le demi-siècle de dictature militaire (1962-2011) ne firent que renforcer les croyances dans des rituels surnaturels et la magie. Beaucoup de Birmans eurent recours à des « weikza » (voir encadré), des sorciers considérés comme des demi-dieux pour tenter de lutter contre le colonisateur d’abord, les dictateurs ensuite.

S’il existait une échelle de Richter de la superstition, la Birmanie serait très haut placée. Les généraux et autres puissants recouraient systématiquement aux devins pour prendre leurs décisions, comme celle d’aménager une nouvelle capitale, Naypyitaw, en 2005 dans une brousse de la plaine centrale.

Paradoxalement, l’ouverture du pays depuis 2011, avec notamment la suppression de la censure, a provoqué la multiplication du recours des Birmans aux astrologues et magiciens. « Il y a eu une explosion des manuels de magie... Ils sont l’un des genres les plus répandus en Birmanie, si ce n’est le plus répandu », explique à l’AFP Thomas Patterson, spécialiste de ces pratiques en Asie du Sud-Est à l’Université de Hong Kong. Manuels et consultations se retrouvent également disponibles sur une multitude de sites internet.

U Ottama Sara tient à garder ses distances par rapport à ces sorciers-magiciens que beaucoup de Birmans considèrent par ailleurs comme des charlatans. « Je réponds aux sollicitations des gens parce que je veux partager le metta, l’amour bienveillant, avec eux, le Bouddha a dit que sans metta, il n’y a pas de réussite dans la vie, j’instille de la confiance dans leur esprit. »

Thierry Falise Journaliste d’investigation, Thierry Falise est connu pour ses reportages consacrés aux minorités ethniques, aux réfugiés d’Asie du Sud-Est et sa couverture de diverses guérillas de la région (notamment pour l’Express, Lire +

Notes

(1) Photo d’ouverture : consultation par le moine U Ottama Sara (©Thierry Falise)

Les weikza, sorciers à la sauce birmane

Les cultes weikza constituent un des trois domaines de spécialisation religieuse dans le contexte birman, avec le monachisme et le culte de possession par des esprits (Brac de la Perrière, Rozenberg & Turner, 2014). Ils s’articulent autour d’une sorte de « superhommes » bouddhiques, les weikza ou, dans la forme littéraire complète de la désignation, les weikzado, les « maîtres ès weikza ». Un weikza(do) est pour les Birmans un individu humain de sexe masculin qui a allié avec succès le respect de préceptes moraux, une pratique méditative de « concentration mentale » (thamahta, source de capacités supranormales) et la maîtrise d’un art relevant du savoir weikza, tels l’alchimie ou les diagrammes ésotériques. Son succès dans cette voie l’a nanti de pouvoirs extraordinaires, dont le pouvoir de longue vie qui l’assure de jouir, à terme, de l’accession au nirvana. Dans l’attente de cette échéance lointaine, le weikza travaille à la défense et au développement de la religion bouddhique, soubassement de la société birmane.

(…) Quand un individu a obtenu l’état de weikza, il ne meurt pas, il « sort » (htwet-) : il quitte tôt ou tard le monde visible pour atteindre une condition invisible (avec ou sans corps selon les cas) et demeurer dans un des lieux réservés aux êtres de sa qualité. Il poursuit alors son œuvre multidimensionnelle de salut collectif en nouant une relation avec le monde humain ordinaire. Les innombrables cultes weikza disséminés dans toute la Birmanie s’organisent autour d’individus qui jouent le rôle d’intermédiaires de weikza invisibles et de leur pouvoir. Certains de ces cultes sont dédiés à la pratique de l’exorcisme.

Extrait d’un article « Des mots qui relient – Langage, rituel et efficacité d’après un exorcisme birman » par Guillaume Rozenberg, Centre National de la Recherche Scientifique, LISST – Centre d’anthropologie sociale, Parcours anthropologiques n13, 2018

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