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Au cœur du cerveau
d’un méditant

Il y a bien longtemps, au Népal, quelque cinq siècles avant J.-C., le moine errant Siddhartha, qui donna naissance au bouddhisme, eut cette fulgurance au cours d’une méditation fondatrice : « Notre vie est façonnée par notre esprit. Nous devenons ce que nous pensons. »

Tous ceux qui depuis pratiquent de façon laïque ou religieuse la méditation, cet entraînement de l’esprit, témoignent de ses vertus, en particulier pour se détacher de la souffrance et du sentiment d’insatisfaction, inhérents à l’espèce humaine. Mais comment la méditation agit-elle sur le cerveau ? La question passionne les chercheurs dont les études les plus abouties ont commencé seulement dans les années 2000, avec l’apparition des technologies d’imagerie cérébrale. Ces travaux sur les “neurosciences contemplatives” démontrent que notre cerveau peut être entraîné et modifié physiquement d’une façon spectaculaire, confirmant l’incroyable intuition de Siddhartha. Mais, jusqu’à quel point ? Une poignée de scientifiques, parmi lesquels les pionniers, Francisco Varela et Richard Davidson, fondateurs dans le Massachusetts (États-Unis) de l’Institut Mind and Life (Esprit et Vie) en 1987, avec la collaboration du XIVe Dalaï-Lama, nous éclairent sur la question. Ils ont identifié trois zones d’activation du cerveau chez le méditant : celles qui commandent notre attention, nos émotions et notre présence au monde et aux autres.

Les capacités d’attention s’aiguisent

Presque la moitié de notre temps (47 %), nos pensées vagabondent, augmentant l’activité dans une zone de notre cerveau appelée le réseau du mode par défaut. Or, nous nous déclarons moins heureux lorsque nous convoquons nos souvenirs ou pensons à l’avenir que lorsque nous sommes concentrés sur une tâche. Tel est le constat d’une enquête conduite par des psychologues de Harvard, auprès de 15 000 personnes, via une application Track Your Hapiness et citée dans le livre du journaliste scientifique James Kingsland, Bouddha au temps des neurosciences (Dunod, 2016).

À l’image des musiciens virtuoses qui, à force de pratique, semblent jouer sans difficulté, les meilleurs méditants ont besoin de moins d’effort pour atteindre une grande concentration.

La méditation par attention focalisée nous invite justement à rompre avec le flux des pensées routinières en centrant notre esprit sur le moment présent. Que se passe-t-il lorsque des méditants se focalisent sur leur respiration par exemple ? Des chercheurs de l’université Emory aux États-Unis, observant au scanner – via l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle – le cerveau de volontaires, ont identifié, lors de la phase de concentration, une activation des réseaux neuronaux dans une région située en arrière du front, le cortex préfrontal dorsolatéral. Plus le méditant est expérimenté, plus l’activité cérébrale dans cette aire du cerveau liée à l’attention est intense. C’est ce qu’ont démontré Richard Davidson et ses équipes dans le laboratoire de l’université du Wisconsin, comparant des novices à des méditants ayant au moins 10 000 heures de pratique – soit l’équivalent d’une retraite bouddhiste de trois ans. Fait remarquable : la courbe d’intensité s’inverse pour les plus chevronnés d’entre eux, soulignant que les meilleurs méditants ont besoin de moins d’effort pour atteindre une grande concentration. Un peu à l’image des musiciens virtuoses qui, à force de pratique, semblent jouer sans difficulté.

Plus de matière grise

Une autre expérience, conduite dans le même laboratoire par Heleen Slagter, a montré cette fois les vertus sur l’attention du second type de méditation, celle de la Pleine conscience, où l’esprit est ouvert à toutes les sensations, en restant calme et détendu. Les sujets devaient détecter sur un écran parmi une suite de lettres, deux nombres apparaissant à 300 millisecondes d’intervalle, ce qui est presque impossible à un cerveau normal, limité par un phénomène appelé le clignement attentionnel. Or, après trois mois de retraite intensive, les méditants percevaient les deux nombres plus souvent que les sujets témoins. Cette amélioration se traduisait chez eux par une diminution de l’intensité d’une onde cérébrale particulière, l’onde P3b. « À force de pratique, la structure même du cerveau se modifie », ajoute Antoine Lutz, chargé de recherche au centre de recherche en neurosciences de Lyon. Le tissu cérébral du cortex préfrontal impliqué dans le traitement de l’attention s’épaissit, au point de compenser chez les méditants les plus assidus la fonte de matière grise due au vieillissement.

La régulation émotionnelle s’améliore

Pour les bouddhistes, notre esprit crée du “dukkha”, soit de la souffrance. Et la méditation est une façon de s’en détacher. Elle aurait aussi des vertus sur notre rapport à la douleur. Des équipes de chercheurs parmi lesquelles celle de la faculté de médecine de Wake Forest University en Caroline du Nord ont utilisé un dispositif qui provoque par intermittence une brève douleur sur des patients formés à la Pleine conscience et sur des novices, tandis qu’un scanner enregistre l’activation des aires cérébrales. Ils ont observé chez les méditants une réduction significative de l’inconfort de la douleur, mais aussi de son intensité. Ces ressentis étaient associés dans leur cerveau à des régions distinctes. Ainsi la réduction de l’inconfort était liée à un accroissement de l’activité du cortex orbifrontal, impliqué dans la gestion des données sensorielles. De son côté, la diminution de l’intensité de la douleur corrélait avec une hausse de l’activité de l’insula, siège de nos sensations corporelles internes et du cortex cingulaire antérieur (CCA), qui joue un rôle essentiel dans la perception de la douleur. « Ces modifications du cerveau, nous dit James Kingsland, correspondent très précisément aux deux composantes de la méditation de Pleine conscience : la focalisation de l’attention et la surveillance ouverte ». La première permet de s’affranchir de l’anxiété liée à l’incertitude de l’arrivée du choc électrique ; la seconde nous met dans une attitude d’acceptation totalement neutre. Chez les méditants les plus expérimentés, on observe même un rétrécissement de l’amygdale, une aire cérébrale intervenant dans le traitement de la peur.

Une présence au monde plus intense

D’autres études encore se sont penchées sur la pratique de la compassion, la forme la plus avancée de la méditation bouddhiste. Richard Davidson et ses collègues de l’université du Wisconsin ont ainsi placé des électrodes sur le cuir chevelu de huit moines tibétains expérimentés lors d’une telle séance de méditation compassionnelle. L’électroencéphalographie a révélé une intense production de rythmes gamma dans leur cerveau. Ces oscillations de forte amplitude, jamais observées jusqu’alors chez des individus en bonne santé, sont le signe d’une synchronisation importante de l’activité neuronale entre différentes aires du cerveau. Si elles n’ont pas encore livré tous leurs secrets, elles pourraient traduire une meilleure conscience de soi et de l’environnement. Comme si, en approchant l’illumination, ces moines vivaient une expérience du monde plus intense

Neuroplasticité : le cerveau est un organe d’expérience

Il y a vingt ans, un dogme presque universellement partagé dans le milieu des neurosciences voulait que le cerveau contienne tous ses neurones à la naissance et que leur nombre ne soit pas modifié par les expériences vécues. Les résultats récents sur la plasticité du cerveau démontrent au contraire que jusqu’à la mort, il y a production de nouveaux neurones. L’enseignement bouddhiste selon lequel le soi est en constante évolution est ainsi validé par la science. Comme le confirme le Canadien Evan Thompson, professeur de philosophie à l’université de Colombie-Britannique, spécialiste des sciences cognitives et membre de l’Institut Mind and Life : « Du point de vue des neurosciences, rien n’indique qu’il y aurait un Soi immuable. »

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