©Mireille Rossi

Une deuxième chance et retrouver le sourire
face à la maladie

Après douze ans de rémission, Brigitte a une récidive de son cancer du sein. Un protocole médical est prévu, et elle a demandé à rencontrer le Vénérable Nyanadharo pour avoir des conseils afin de traverser cette période difficile. Voici quelques extraits de leur discussion.

Brigitte : Bonjour Vénérable, je viens vous voir car, aujourd’hui, j’ai de la colère, de la tristesse, des émotions qui arrivent. Parfois, j’arrive à entrer en moi et retrouver un esprit calme et clair. Mais, par moment, je trouve que c’est dur, et je ne sais plus quelle attitude adopter face à cela : faut-il que je l’ignore, que je fasse comme si ce n’était pas là, ou que je m’énerve, que je le combatte, que je travaille avec ? Je ne sais pas ce qu’il faut faire…

Vénérable Nyanadharo : Que ressentez-vous physiquement ?

B. : Parfois je sens une grosseur dans le sein et des tensions, parfois je ne sens rien.

V.N. : C’est comme le tic-tac de l’horloge : si on y prête attention, on l’entend, si on n’y prête pas attention, on ne l’entend pas. C’est pareil.

B. : Malgré cela, je me sens vraiment bien, en forme.

V.N. : C’est important de se sentir bien. Recherchez les conditions qui vous aident à vous sentir bien, par exemple une alimentation saine, la méditation, pour que vous ne soyez pas emportée par votre colère et vos émotions.

B. : Oui, mais le problème, c’est que les traitements, la chirurgie et la chimiothérapie, sont fatigants. Il m’est parfois difficile de pratiquer…

V.N. : Non, parfois la fatigue peut être un atout : si vous êtes fatiguée, essayez de ne rien faire, restez allongée, immobile, au calme, sans dormir, mais en maintenant cette présence attentive quoi qu’il arrive. Pour ne pas vous ennuyer, pour ne pas vous endormir, il faut que les extrémités des doigts des mains et des pieds soient en rythme avec votre respiration pour faire comme le tic-tac d’une horloge. Les doigts des mains, un par un, touchent le pouce, puis remuez les orteils. Vous pouvez bouger physiquement ou mentalement ; on change la position des doigts à chaque pause entre inspiration et expiration. Cette vibration absorbe le temps, l’inquiétude.

B. : Oui, ce n’est pas une question de mental, c’est au niveau du corps que ça se passe.

V.N. : Il faut s’immobiliser et rester conscient, sans intervenir. Quoi qu’il arrive, accepter l’inquiétude, la colère, etc., faire le mort, être prête à tout quoi qu’il arrive. Dans cette technique, le corps est comme paralysé, votre volonté ne commande plus, on ne peut plus penser. Et dans cet état flottant, vous pouvez communiquer avec les morts ou avec vous-même, peut-être pour savoir combien de temps il vous reste à vivre. L’attitude, c’est « Je suis prête » ; « Quoi qu’il arrive, je suis prête à assumer avec le sourire. » C’est cette acceptation qui permet aux malades et aux mourants de trouver la joie, quelle que soit leur situation.

Il faut maintenir ce mouvement des doigts à la pause de la respiration, alterner la pause et mouvement, et il faut garder le contact sensoriel avec les yeux, les oreilles, sinon, petit à petit, on s’endort. Et quand vous êtes allongée, vous pouvez aussi, de temps en temps, faire des ondulations avec votre corps, comme les serpents. Ces petits mouvements, au lieu de pomper votre énergie qui est faible, vous redonnent de l’énergie.

B. : C’est cette immobilité qui fait qu’on ne disperse pas de l’énergie ailleurs, ni en pensées ni en émotions ?

V.N. : Exact. C’est ce tic-tac de la respiration qui devient comme un mantra, instinctif, ça se fait tout seul et là vous tombez dans un état de sommeil vigilant, vous êtes à l’écoute et, sans forcer, les mots, les émotions et les pensées vont diminuer. Il faut trouver cette pause respiratoire à la fin de l’expire, il n’y a plus de mouvement, c’est ce point de repos qui recharge vos batteries.

B. : J’ai essayé, parfois ça vient naturellement, mais rapidement le mental revient et il dit :« Ah mais, tu fais quoi là ? »…

V.N. : Observez le bavardage, c’est le plus grand exercice. Et puis, au bout d’un moment, on arrive à atteindre le silence : il n’y a personne, mais vous, vous êtes dans le silence. Tout d’un coup, il n’y a plus rien qui bouge et ça va provoquer ces réactions : « Qu’est-ce qui se passe ? ». Ne réalimentez pas, restez au calme.

B. : Bien sûr, il y a quelque chose qui s’affole en moi.

V.N. : Trompez la mort. Si le monologue intérieur reprend, recommencez la technique, cela vous donne une deuxième chance de voir ce que vous n’avez pas vu. C’est la même chose pour votre récidive de cancer : apprenez de cette deuxième chance ; cette fois-ci, vous observerez peut-être quelque-chose que vous n’avez pas vu la dernière fois. C’est votre ami qui revient.

B. : Oui, c’est vrai, je le connais, je le connais bien. Même si c’est difficile, c’est quand même par les épreuves qu’on se transforme. Sans lui, je serais restée dans mon petit ronron. Là, je sais que cela m’a fait progresser, trouver la voie du bouddhisme, prendre refuge, méditer, donner du sens à ma vie... Et, en même temps, je n’ai pas envie de ça, des traitements…

V.N. : Et puisque ça vous fait enrager, il faut reconnaître que cet ami, c’est dérangeant, mais c’est intéressant. Il revient peut-être parce qu’il est comme un ami intime de longue date que vous avez négligé ; il revient pour vous, regardez-moi bien, apprenez bien la leçon, c’est votre deuxième chance. C’est une sorte d’avertissement, et si vous le reconnaissez, il vous laisse tranquille, et vous avez la solution. Si vous êtes prête à mourir là maintenant, vous retrouvez la joie et vous n’avez pas peur.

B. : Oui, enfin, parfois oui ; parfois, non…

V.N. : (Rires) Là, vous donnez le point à l’adversaire, vous baissez votre garde. Nous sommes humains, mais il faut vous reprendre, vous êtes assez intelligente et vous êtes assez forte pour vous en sortir toute seule. Il y a ces deux attitudes : à des moments, on lutte ; à d’autres, on accepte tout simplement, quoi qu’il arrive, et là vous êtes prête. Selon la tradition des moines des forêts, vous devez affronter la peur, comme les fauves dans la forêt. Au minimum, vous devez rester sur place, ne pas fuir ou, si vous êtes plus courageux que vous êtes prêt à avancer, à traverser le danger. C’est l’épreuve.

B. : Mais j’ai encore des attachements à régler…

V.N. : Oui, mais les attachements et les engagements tiennent à condition que vous soyez en vie et en forme, sinon ils tombent. Alors ne vous en faites pas : si vous êtes en forme, vous remplirez vos engagements, sinon vous n’êtes pas liée, les gens se débrouilleront sans vous, pensez d’abord à vous. La vie ne tient qu’à un souffle, prolongez encore, gagnez encore le souffle. Il y a cette alternance, la pause, le mouvement, la pause, le mouvement, dans l’instant, comme une horloge interne. Cette épreuve peut être une chance pour retrouver votre sourire et vous consolider en profondeur.

 

Vous pouvez vos questions au Vénérable Nyanadharo dans la rubrique Questions B.

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