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Le samouraï et le sage

Sur le chemin de la rédemption.

Un samouraï très fier était obsédé par l'idée de l'enfer et du paradis. Bercé par les histoires de vieilles femmes et terrorisé par les rouleaux et peintures religieuses, il redoutait de tout son être les tortures de l'enfer, la vision de ces démons découpant et brûlant des corps aux gueules tourmentées, béantes et hurlantes, s'acharnant sur des êtres en les démembrant sans fin, sans que la mort puisse interrompre le supplice, cette idée d'une damnation éternelle, d'une souffrance sans répit, lui glaçait le sang et troublait son sommeil de cauchemars et d'insomnies incurables. Comment échapper à cet enfer que, sans doute pour avoir ôté la vie tant de fois, il méritait amplement ? Comment trouver le chemin du paradis après une existence qu'il avait mise au service des puissants en donnant la mort à foison ? Sa mémoire était pleine de ces visages et de ces ombres, guerriers, hommes, femmes et enfants, dont il avait fauché l'existence du tranchant habile et dansant de son sabre. La nuit, un fleuve de sang et de pus s'écoulait par ses rêves et il se réveillait trempé de sueur et pris de tremblements. Il se gardait bien de le faire savoir autour de lui et affichait en toutes circonstances cet aplomb et cette arrogance de ceux qui règnent sans partage. En secret, tout au fond de son cœur, c'était tout autre chose.

Un bol à aumônes à la place du katana

Après beaucoup d'hésitations - car comment pouvait-il s'abaisser à demander conseil à un prêtre de l'école zen ? -, il se décida à rendre visite à un maître très réputé dont on vantait la sagesse incomparable. Après des jours d'une longue chevauchée, il parvint enfin à un temple de montagne, et sur le pont jeté sur l'abîme, il fit la rencontre d'une silhouette modeste. « Peux-tu me dire où se trouve le maître de ce temple, je te prie ? » La silhouette, dont les traits allaient s'éclaircissant, répondit : « J'ai bien peur qu'il n’y ait pas de maître ici, mais si vous cherchez le moine qui veille sur cette pagode, c'est moi ». « Alors, tu peux certainement me répondre si tu es aussi sage qu'on le prétend : que sont l'enfer et le paradis ? Où se trouvent-ils ? Comment puis-je échapper à cet enfer que le Bouddha me promet ? Mais vu ta dégaine et ta tête, vieux fou, je doute que tu aies une réponse à me donner… »

Comment trouver le chemin du paradis après une existence que le samouraï avait mise au service des puissants en donnant la mort à foison ?

Le visage du vieil homme jusqu'alors impassible se fendit d'un large rire : « Comment oses-tu misérable samouraï, pauvre abruti, enivré de toi-même et de tes exploits, vermine des vermines, venir mendier ici une réponse ? Ton engeance est maudite et ton œuvre immonde, tu mérites la mort et plus que la mort ! » À ces mots, le samouraï, qui avait entre-temps mis pied à terre et se tenait face au moine, se sentit pris d'une rage incontrôlable et dégaina son sabre en l'élevant bien haut prêt à trancher en deux ce prêtre insolent. « Voici l'enfer », entendit-il. Le prêtre lui souriait calmement, les yeux emplis de malice. Le samouraï secoué et surpris par une telle affirmation, regarda son sabre, contempla sa main prête à frapper et, lentement, il baissa le sabre sur côté. « Et voici le paradis », dit enfin le prêtre avec une sérénité bienveillante.

Le samouraï se prosterna et demanda à recevoir les enseignements du Bouddha. Le maître lui montra le zazen, l'assise silencieuse et dépouillée. L'histoire dit que le guerrier devint moine mendiant et finit ses jours vêtu d'un simple kesa de chanvre et armé d'un simple bol à aumônes

Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +
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