©Eléonore de Frahan

Françoise Cartau & Emmanuel Valency :
Regards croisés sur la spiritualité et la sexualité entre une bouddhiste et un rabbin.

À l’instar du livre Le Juif dans le lotus. Des rabbins chez les lamas de Roger Kamenetz, Bouddha News a organisé une rencontre entre bouddhisme et judaïsme. Et ce, autour du thème de la spiritualité et la sexualité. Côté lotus, Françoise Cartau, 75 ans, déléguée régionale de l’Union Bouddhiste de France pour la Nouvelle-Aquitaine et responsable du Centre bouddhiste tibétain Kadamtcheuling à Bordeaux. Côté juif, Emmanuel Valency, 36 ans, rabbin de Bordeaux et du Sud-Ouest.

Pourquoi avoir décidé, d’un commun accord, de croiser vos regards sur « la spiritualité et la sexualité dans le bouddhisme et le judaïsme » ?

Emmanuel Valency : La sexualité est un sujet extrêmement important dans le judaïsme. Au point que, lorsque l’on prépare les futurs mariés, on le fait de façon individuelle non seulement pour permettre une concentration optimale de l’élève, mais aussi pour qu’il n’éprouve aucune honte, vis-à-vis des autres élèves, à poser toutes les questions qu’il souhaite au maître. Si la sexualité est à ce point essentielle, c’est bien évidemment parce que sans elle, il n’y a pas de procréation. De plus, parmi les lois du judaïsme, domine l’importance du bien-être de l’épouse. Et ce bien-être passe par la sexualité, même si cela est encadré par certaines règles.

Françoise Cartau : De mon côté, je trouvais intéressant de voir en quoi nous nous répondions et en quoi nous nous spécifiions. Dans la tradition bouddhiste, l’être humain étant à la fois corps et esprit, le chemin de la libération passe aussi par l’équilibre entre les deux. La sexualité fait ainsi naturellement partie de notre vie. C’est une façon, comme une autre, d’être heureux, de se vivre et de respecter l’autre. Par ailleurs, on constate de nos jours une vision de la sexualité que j’estime dégradante. On la considère, à tort me semble-t-il, comme un moyen de plaisir et non d’amour partagé. Enfin, le dérèglement du désir que l’on observe dans notre société m’interpelle.

Emmanuel Valency, vous avez évoqué l’importance de l’épanouissement sexuel de l’épouse, selon le judaïsme. Pouvez-vous préciser votre pensée ?

Emmanuel Valency : La femme n’est absolument pas un objet sexuel dans le judaïsme. Je dirais même que c’est plutôt l’inverse. C’est l’épouse qui décide ainsi de la vie conjugale. À elle de suggérer - et non d’exprimer à voix haute - son souhait de faire l’amour. Cela implique une complicité, une harmonie entre les mariés qui doivent parler le même langage corporel. Quant à l’époux, il peut solliciter, mais le dernier mot revient à la femme. Je souligne que la notion de consentement mutuel est fondamentale. Le Talmud dit qu’à l’époque d’Ezra, ce prophète avait publié un décret interdisant l’étude de la Tora à ceux qui venaient d’avoir une relation sexuelle ou une émission de sperme. Et ce, pour ne pas que les hommes se considèrent vis-à-vis de leurs femmes comme des coqs. La sexualité doit donc être mesurée et réfléchie, par respect principalement pour l’épouse. Autre référence : Au tout début du Livre de la Genèse, lorsque Dieu bénit les hommes, il dit : « Croissez, multipliez-vous, remplissez la Terre et conquérez-la. » Dans le Talmud, ce « conquérez-la » est une anomalie. On évoque ainsi un « conquiers-la » en référence à l’épouse : dans le couple, l’homme doit toujours être à l’affût du désir de sa femme et faire en sorte d’être constamment désirable pour la conquérir.

Françoise Cartau et Emmanuel Valency
©Eléonore de Frahan

Qu’en est-il de cette place de la femme dans la sexualité, selon le bouddhisme ?

Françoise Cartau : Les bouddhistes demandent également que la femme soit respectable et respectée dans son corps. Je pense ainsi aux périodes menstruelles ou lorsque la femme est enceinte : par respect pour elle et l’enfant qu’elle porte, on préfère s’abstenir de rapport sexuel « effréné ». Ce n’est pas dans l’idée d’interdire, mais pour éviter le risque de ne plus être conscient de l’acte qui est en train de s’accomplir. Si la position est inconfortable pour l’un des partenaires, on s’en abstient. Le lieu aussi est important : la relation sexuelle ne se fait pas dans un endroit public, tout simplement pour éviter une gêne, non seulement de l’un des partenaires, mais aussi de la personne qui pourrait surprendre le couple.

« On constate de nos jours une vision de la sexualité que j’estime dégradante. On la considère, à tort il me semble, comme un moyen de plaisir et non d’amour partagé. Enfin, le dérèglement du désir que l’on observe dans notre société m’interpelle. » François Cartau

Emmanuel Valency : Dans le judaïsme aussi, la sexualité est régulée par rapport au cycle menstruel de la femme. Pendant la période où l’épouse a ses règles, il y a une séparation totale dans le couple. L’homme ne peut même pas lui tendre un objet. Cela peut être difficilement vécu pour un jeune couple quand le désir est très fort, mais l’idée de marquer ainsi une pause permet, encore une fois, d’éviter de considérer son épouse comme un objet sexuel. Toujours par respect pour la femme.

Vous avez employé à plusieurs reprises le mot « respect ». Cette notion serait-elle au cœur de la sexualité, tant dans le bouddhisme que dans le judaïsme ?

Françoise Cartau : Quand je parlais « d’être conscient », c’est aussi par respect de l’acte sexuel qui est fondamentalement un acte d’amour réciproque : l’expression de la tendresse pour son ou sa partenaire. Selon notre voie spirituelle, la sexualité ne se résume pas uniquement au rapport sexuel. C’est en effet une manière qu’a le corps, en accord avec l’esprit, d’exprimer le désir que son ou sa partenaire soit heureux. Tant chez l’homme que chez la femme, il y a une question d’intention et une absence de prise de possession, ou de jouissance du corps de l’autre pour servir son propre plaisir. Avec Emmanuel, nous sommes, sur ce point, en parfaite osmose. Tout comme sur celui de consentement mutuel.

Emmanuel Valency : Dans le judaïsme, l’idée est de donner à l’autre, sans chercher à recevoir quoi que ce soit en retour. Si l’on est capable de donner de cette façon, on est alors apte à vivre un amour véritable. C’est en ce sens que la sexualité rejoint l’amour. Au moment de l’acte sexuel, si chacun a l’intention de se donner à l’autre sans attente, et parvient à cet objectif, on atteint alors la perfection. D’ailleurs, du point de vue de la mystique juive, s’il y a, à ce moment-là, fécondation, le fruit de cette relation sera, lui aussi, parfait.

Françoise Cartau et Emmanuel Valency
©Eléonore de Frahan
Aude Raux Grand reporter, membre du Collectif Argos depuis 2005, spécialiste de la problématique du dérèglement du climat, dès le début des années 2000, avec ses reportages sur les réfugiés climatiques publiés notamment dans Lire +

Pour aller plus loin

Le Juif dans le lotus. Des rabbins chez les lamas de Roger Kamenetz (Éditions Calmann-Lévy, 1997)

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