Un appel téléphonique en larmes d’un ami cet été m’a incité à réfléchir sur le dharma. Elle semblait spirituellement en détresse. Sa pratique et son amour du dhamma étaient forts, mais le champ de mines glissant des concepts la faisait trébucher. Elle a déploré qu’elle n’était pas sûre d’apprendre. Si quelqu’un lui demandait de définir bouepar exemple, pourrait-elle ? A-t-elle appliqué correctement ces concepts insaisissables au bon moment ? « Est-ce que quelque chose colle, entre ? » elle m’a demandé.
Je pourrais comprendre. Un souvenir m’est venu à l’esprit d’une longue retraite, à la fin de laquelle j’ai décidé que je ne pouvais plus enseigner parce que je ne savais rien. L’enseignante à qui j’ai fait part de cette décision m’a répondu, avec beaucoup de compassion, qu’elle aussi avait parfois ressenti cela. « Le dhamma est si vaste », dit-elle. Elle m’a alors fortement suggéré de regarder ce doute droit dans les yeux et de continuer.
En tant que praticiens, nous sommes appelés à vivre les enseignements plutôt qu’à théoriser à leur sujet. Nous entraînons notre corps, notre cœur et notre esprit non pas pour réussir, mais pour continuer à arriver à la vérité de notre expérience du moment présent. De cette façon, la compréhension se développe. Comme Rainer Maria Rilke dans Lettres à un jeune poète dit, tel que traduit par Stephen Mitchell :
« Ayez de la patience avec tout ce qui n’est pas résolu dans votre cœur et essayez d’aimer les questions elles-mêmes, comme s’il s’agissait de pièces fermées à clé ou de livres écrits dans une langue très étrangère. Ne cherchez pas les réponses, qui ne pourraient pas vous être données maintenant, car vous ne seriez pas en mesure de les vivre. Et le fait est de tout vivre. Vivez les questions maintenant. Peut-être qu’un jour, dans un avenir lointain, vous vivrez progressivement, sans même vous en rendre compte, votre chemin vers la réponse. »
Nous entendons d’abord les enseignements du Bouddha avec l’esprit. Nous y réfléchissons, les pratiquons, et progressivement ils passent de quelque chose que nous comprenons intellectuellement à quelque chose que nous connaissons dans nos os, quelque chose d’incarné et profondément intégré à qui nous sommes. Vasubandhu, moine érudit indien et cofondateur de l’école Yogacara, décrit la progression essentiellement comme avoir entendu, réfléchit-on ; après avoir réfléchi correctement, on s’engage dans la cultivation. Chez Vasubhandhu Abhidharmakosabhasyasagesse (sans. : prajna) est divisé en trois types fondamentaux :
1. La sagesse par l’audition/l’écoute (sans : srutamayi prajna)—recevoir les enseignements intellectuellement par l’audition, l’étude ou la lecture.
2. La sagesse par la réflexion (skt : cintamayi prajna) – contempler et remettre en question les enseignements jusqu’à ce qu’ils deviennent personnellement compris et significatifs.
3. La sagesse par la méditation/cultivation (sans : bhavanamayi prajna) – expérimenter et incarner directement la vérité par la pratique, afin qu’elle ne soit plus simplement quelque chose que vous connaissez.
Dans le cas de mon amie, je la savais dirigée par le cœur, à l’écoute de l’intuition et sincère dans son incarnation. Peut-être que le remède consistait à renouveler la foi et à rester concentré sur l’expérience directe. C’était suffisant. Cependant, comme l’a encouragé Joseph Goldstein, « l’étude du dharma peut nous permettre d’élargir notre compréhension des enseignements du Bouddha, car notre expérience personnelle est toujours limitée ». Ainsi, si des études plus approfondies étaient nécessaires, il faudrait les poursuivre, mais sans considérer les blocages conceptuels comme un manque de progression.
Je savais que cela était vrai par expérience personnelle. L’année dernière, j’ai eu la chance de participer à une retraite de méditation d’un mois, puis de me rendre en Inde pour prendre des nouvelles de mes parents âgés. Ce fut un voyage difficile, embourbé dans quelques dilemmes intenables dus à la maladie mentale et au déclin physique. En d’autres termes, j’étais déclenché à chaque instant et mon système nerveux était en état d’alerte, mais je ne me suis pas effondré. Longtemps après mon retour aux États-Unis, je me suis souvenu que pendant les moments difficiles, j’avais remarqué que quelque chose se glissait à l’intérieur. Je ne pensais pas alors : « Oh, j’applique l’équanimité ici. L’équanimité est apparue. J’ai littéralement senti le soutien de l’élément terre qui me soutenait. J’avais l’espace nécessaire pour réagir aux choses plutôt que d’exploser ou d’agir de manière malhabile. J’ai pu être pleinement présente à la souffrance de mes parents et comprendre ce qui était contrôlable et ce qui demandait l’abandon.
Je n’ai pas alors pensé : « Oh, j’applique ici l’équanimité. » L’équanimité est apparue.
Il était clair que lorsque j’ai entendu pour la première fois les enseignements formels sur l’équanimité au début de ma pratique, une partie de moi avait reconnu ces qualités et les avait trouvées très attrayantes. J’avais lu des livres où l’équanimité était développée, entendu de nombreux discours sur le dharma sur le sujet et en avais longuement discuté dans mon Kalyana Mitta groupes. Mais mon expérience de l’équanimité ne m’a été révélée que par la pratique. Quand j’en avais besoin, la sérénité est apparue. Le petit « je » n’avait rien à voir avec la réalisation de cela. Comme l’a dit Andrea Fella : « Le brahmaviharas sont la carte du cœur lorsqu’il cesse de s’accrocher. Une pratique incarnée, cohérente et dédiée se produit lorsque les chaînes de l’avidité, de la haine et de l’illusion commencent à s’estomper, que nos habitudes conditionnées changent et que la véritable transformation devient une réalité.
Tout cela est un merveilleux mystère. L’encouragement consiste donc à faire confiance au processus et à permettre à la pratique de se déployer.
