©Roberto Frankenberg / Flammarion

Nous sommes tous égaux :
il y a un début à tout et pour tout le monde

Même les enseignants et pratiquants de longue date, qui nous paraissent tellement avancés aujourd’hui, ont eu leur "première fois". Quelques-uns d’entre eux ont accepté de partager leurs souvenirs…

« J’avais 24 ans et j’étais sur le point de me marier avec ma fiancée, la fille du Premier ministre. Comme c’est la tradition au Laos, ma belle-famille m’avait demandé de passer trois mois de retraite en tant que moine dans un monastère. C’est une façon pour les jeunes hommes de gagner en maturité, d’apprendre à être plus calme, à se maîtriser avant de s’engager dans la vie de famille. J’avais commencé tout de suite à méditer, sans consacrer de temps à l’apprentissage des prières ou aux autres activités du monastère. Simplement rester seul à méditer dans ma petite cabane. Au bout des trois mois de retraite, j’étais allé voir le maître pour lui annoncer que je souhaitais quitter le monastère pour retrouver mes amis et ma fiancée. « Restez encore un mois, vous pouvez encore faire des progrès ». Bon, allons-y… Un mois plus tard, même demande. La réponse : « Encore un petit effort. Après, vous aurez tout le temps de voir vos amis et votre fiancée, mais vous n’aurez plus le temps de méditer. Alors, profitez de cette occasion et poussez un peu plus votre pratique. Je vous promets, la troisième fois que vous me demanderez la permission, je ne pourrai plus refuser et je vous laisserai partir. Restez jusqu’à la prochaine lune. » Je retournai à ma cabane… Et subitement, trois jours avant la lune, alors que je me préparais déjà à quitter le monastère, la nouvelle se répandit dans tout le monastère : « Le maître vient de mourir ! ». Il avait 58 ans, et en tant que disciple, je ne pouvais plus quitter le monastère tant qu’il n’était pas incinéré. Comme c’est souvent le cas avec les grands maîtres, la cérémonie n’eut lieu que sept ans plus tard. Ma fiancée avait renoncé au mariage, et depuis le premier jour, je n’ai jamais cessé de pratiquer. Cela fera cinquante ans cette année. »

Vénérable Nyanadharo

 

« J’avais une vingtaine d’années, je voyageais en Éthiopie. Nous avions passé la nuit dehors – une nuit glaciale. Nous étions à 3 000 mètres d’altitude, au-dessus du village de Debark. Je me suis levé avant l’aube, pour bouger, faire des mouvements, tenter de me réchauffer. L’aube est venue, drapée d’une lumière blanche et de rayons roses. J’ai grimpé sur la crête de la montagne, et là, devant mes yeux, s’est révélé un paysage féérique : en contrebas, une forêt de pics montagneux, et autour de chacun d’eux, une petite couronne de nuages. Des aigles planaient à ma hauteur. Il y avait une telle énergie, un tel calme que j’ai décidé de méditer. Je venais de lire Les clochards célestes de Jack Kerouac, qui parlait de méditation et de zen. Je me suis assis en tailleur à même la terre. Mon dos me faisait mal, mais j’ai persisté – je suis resté assis un bon moment à attendre une sorte d’extase. Nous étions en 1974, j’ignorais tout de la méditation, je ne savais pas qu’il était plus facile de s’asseoir sur un coussin. Je ne me souviens pas avoir vraiment médité ce jour-là. Seule la montagne était en samadhi. Peut-être m’a-t-elle imperceptiblement transmis une saveur, ou la nostalgie, de son immobile grandeur et de la vie qui palpitait tout autour. C’est trois ans plus tard, alors que j’étais devenu chauffeur de taxi à San Francisco, que j’ai vraiment commencé à méditer dans la tradition zen, à apprendre comment m’asseoir et rester immobile, mais c’est une autre histoire… »

Michel Genko Dubois

 

« Un jour, quelqu’un me parla de la méditation. J’avais vingt ans. J’étais intrigué. Que dois-je savoir si je veux essayer ? Le seul conseil qu’il me donna fut celui-ci : « On pratique sans chaussures, fais donc simplement attention qu’il n’y ait pas de trous à tes chaussettes ! » Voilà comment je me suis retrouvé dans l’appartement d’un couple d’Américains qui accueillaient régulièrement des méditants. Ce soir-là, quand je me rendis à l’adresse indiquée et que je sonnai à la porte, j’étais fébrile. La personne qui m’accueillit me conduisit dans un petit salon et me donna une rapide instruction de méditation, avant de me mener dans une plus grande pièce où une vingtaine de personnes pratiquaient. Je m’assis sur le coussin de méditation dans un état de crispation intense. Ayant compris qu’il fallait être présent, j’y tendais de toutes mes forces. Je voulais tellement bien faire qu’en réalité, j’étais surtout très crispé. Cette séance, et les suivantes, furent très douloureuses. J’avais mal partout. Mais, paradoxalement, j’étais content comme je ne l’avais jamais été.

« On pratique sans chaussures, fais donc simplement attention qu’il n’y ait pas de trous à tes chaussettes ! »

J’ai fait l’expérience décisive que j’avais pleinement le droit d’être, exactement tel que je l’étais à ce moment précis. Sur mon coussin, j’ai enfin su ce qu’était le soulagement, le vrai. Vous n’imaginez pas le choc ! J’étais un mauvais élève dont les bulletins étaient truffés de « Peut mieux faire », « À punir sévèrement », « Toujours dans la lune », un élève qui aurait bien voulu « mieux faire », mais ne comprenait pas du tout ce qu’on lui demandait, ni le rapport que cela avait avec sa vie. À l’école primaire, tout n’allait encore pas trop mal. Quand j’avais une difficulté, quand j’étais triste, j’allais voir la maîtresse et le rapport qu’elle avait avec moi, bienveillant et confiant, m’apaisait. Mais au collège, on avait tant d’enseignants… Je n’avais plus aucun rapport personnel avec eux. Je ne comprenais plus rien. On devait faire ceci. Apprendre telle leçon. Je n’y arrivais pas.

Et là, pour la première fois, je n’avais rien à réussir : il me suffisait d’être présent à ce qui est, de revenir à ma présence corporelle, à mon souffle, à mes sensations, à mes perceptions, à ce qui m’entoure. Je n’avais rien à faire. Et par là, je touchai à la racine de l’humanité en moi. Je pouvais la reconnaître. La laisser œuvrer en moi. La vie s’ouvrait à neuf… »

Fabrice Midal

Liker, Partager !

Ces sujets peuvent vous intéresser

Anne-Sophie et Stanislas de Quercize : « Le pèlerinage de Shikoku est un chemin de transformation. »

Deux ans après les 1600 km de Saint-Jacques-de-Compostelle, ce couple de chrétiens engagés vient d’achever à pied (1200 km) le...

Vénérable Cittaguno  : déguster la liberté de débuter à chaque instant

Des bienfaits de faire des pauses pour déguster chaque instant.

Isalou Regen : my story avec Bouddha

Témoignage d’une femme habituée à « boxer avec les chocs de la vie », qui a appris grâce aux enseignements du bouddhisme à...