©Met Museum

Acceptation

Esquisses de l’émerveillement quotidien sous la plume et les pinceaux de l’ermite Ryokan.

S’il est une figure populaire au pays du soleil levant, un poète dans l’histoire qui touche encore à travers le temps tant de cœurs, c’est bien l’ermite Ryokan qui foula la terre japonaise voici trois siècles. D’origine modeste, sa simplicité et le choix de la pauvreté et de la mendicité comme mode de vie, son incroyable talent de calligraphe et les poèmes originaux qu’il laissa et offrit en partage toute sa vie durant en fit une figure de l’art nippon. C’est dans un court poème qu’il entreprend de décrire cette vie pauvre et insouciante :

Des chiffons et encore des chiffons
Ma vie n’est faite que de loques
Je cueille ma nourriture dans le sentier
Ma hutte est ensevelie sous les herbes folles
Je contemple la lune et fredonne toute la nuit
Enivré de pétales, j’en oublie de rentrer
Depuis mon départ du monastère
Quel imbécile je fais !

Nombre d’anecdotes plus surprenantes les unes que les autres ont brodé une légende dorée qui ne cesse et d’enchanter et d’inspirer. L’une des histoires les plus célèbres est sans nul celle où, moine itinérant, il trouve refuge dans une grange en pleine campagne pour y passer la nuit en plein hiver glacé. Alors qu’il laisse flotter son regard sur le grand serpent d’étoiles qui glisse dans le ciel, il s’assoupit. Un frisson le réveille, il découvre que sa couverture vient de lui être dérobée pendant son sommeil. Attiré par la lueur irréelle d’une pleine lune qui baigne les lieux, il compose alors ce simplisme haïku :

Le voleur
A tout emporté sauf la lune
À la fenêtre

N’éprouvant ni rancœur ni colère, le poète puise à l’émerveillement même, cet inestimable trésor, cette conscience de ne manquer de rien dans tout ce qui surabonde, de chanter l’ineffable beauté d’une lune qui représente aussi ici la lune de l’Éveil dans la tradition du Zen, il trouve le moyen de plaindre celui qui vient de commettre un lâche larcin et par poésie interposée d’exprimer une profonde gratitude et lui offrir gracieusement cette illumination.

Ryokan
©Met Museum

De fait, Ryokan ne possédait quasiment rien, et il avait coutume d’égarer ses maigres possessions le long des chemins, dans les talus ou au bord des champs, y compris le bol, son cher enfant bol, ébréché, dans lequel il mendiait et se nourrissait.

Mon cher enfant bol
Je l’ai oublié
Mais personne ne l’a emporté
Qui donc en aurait voulu ?
Mon pauvre bol enfant

Ce bol qu’il évoque dans de nombreux poèmes est sa possession la plus chère, la possession qui le dépossède puisqu’il est vide le plus souvent, ouvert aux intempéries et ne recueille que quelques gouttes de pluie ou de fragiles flocons de neige, une ou deux poignées de riz, de maigres dons ou encore quelques pauvres fleurs :

Violettes et fleurs de pissenlits
Mêlées ensemble
Dans mon bol de mendiant
Sont offertes à tous les bouddhas
Qu’ils soient ici, là ou là-bas
 

Le bol reçoit indifféremment ce que les gens donnent. Il importe que le moine dans sa tournée de mendicité ne refuse rien de ce qui lui est présenté : nourriture, argent, paroles, refus, rebuffades ou insultes. La pratique du bol est aussi celle de l’équanimité face à tout qui peut survenir. À l’époque, c’est pratiquement des seuls dons qui y étaient déposés que Ryokan tirait pitance et subsistance. En brandissant le bol et en chantant, il allait de porte en porte la tête couverte d’un large chapeau de paille qui cachait son visage à celles et ceux qui donnaient ou refusaient de donner. Ici, Ryokan l’utilise pour recueillir des fleurs fauchées. Nous aussi allons et venons comme des bols vides et recevons des expériences diverses, des beaux moments font place à des moments plus difficiles, violettes et fleurs de pissenlit, belles fleurs et fleurs plus ordinaires, quelquefois des moments joyeux et beaux, des moments dansants et légers, les séduisantes violettes ; d’autres fois des moments plus difficiles, solitaires et pluvieux, les bien tristounettes fleurs de pissenlit. C’est l’expression même de l’impermanence, cette fluctuation des choses, ce changement. Tout est enseignement alors, tout y compris ce qui peut paraître le plus difficile ; souffrance et douleur deviennent le maître, les moments gratifiants et épanouissants certes, mais aussi les dures choses, les corvées, les déconvenues et déceptions qui ne passent pas. Cette aptitude et capacité à accepter, à mêler tout avec un esprit égal et reconnaissant est ce dont nous entretient ici Ryokan, accepter ce qui va et vient, naît et disparaît, et approuver cette danse de l’univers, car c’est à lui que nous devons notre vie, il nous danse, nous manifeste et nous avale. Cette danse de l’univers, ce tissu de processus où il n’y a pas d’identité, de centre ou de repère, est sacrée dans toutes ses manifestations où nul de saurait être négligé. Tous les aspects de notre vie depuis les plus honorables aux moins glorieux doivent être honorés.

Cette aptitude et capacité à accepter, à mêler tout avec un esprit égal et reconnaissant est ce dont nous entretient Ryokan, accepter ce qui va et vient, naît et disparaît, et approuver cette danse de l’univers, car c’est à lui que nous devons notre vie, il nous danse, nous manifeste et nous avale.

Voilà ce que nous pouvons offrir de plus beau, la vérité de ce que nous vivons, tel quel, sans pour autant tirer fierté de ceci ou rejeter cela. Nous pouvons alors ne plus ressasser les erreurs du passé en regrettant ce que nous avons ou n’avons pas fait, car ce passé est intouchable, hors de notre portée et de notre action. Pourquoi se lamenter quand nous n’y pouvons rien changer ? Accepter le passé tel qu’il est, car nous lui devons ce que nous sommes. Accepter aussi que le passé n’est d’abord qu’un visage du présent, ce dont nous nous souvenons est une pensée qui surgit du présent et qui, grâce à la magie de l’imagination, se déguise en souvenir. Il n’y a finalement rien qui puisse être appelé passé ou futur hors ces pensées bien présentes qui font mine de se souvenir ou d’anticiper.

Cette ouverture inconditionnelle est probablement la plus haute forme d’amour, on la nomme de bien des noms et on la décrit de bien des façons : absence de saisie et de choix, lâcher-prise, vue panoramique, c’est encore et toujours la même et vibrante exhortation de Sozan qui ouvre un des poèmes les plus célèbres concernant la méditation, le poème de la foi en l’esprit, rédigé dans la Chine ancienne du VIIe siècle :

La vaste voie ne présente aucune difficulté
Il suffit de s’abstenir de tout choix
Vous libérant des préférences et des rejets
Elle s’éclaire d’elle-même

Calligraphie de Ryokan Taigu
©Met Museum
Pierre Taïgu Turlur Pierre Taïgu Turlur enseigne la langue française, la littérature et la philosophie à Kyoto et Osaka, au Japon. Pratiquant le Zen depuis 1978, il a reçu la transmission du Dharma dans la lignée de Gudo Nishijima et Niwa Zenji. Il Lire +

Notes

Image de couverture : Autoportrait de Ryokan (©Met Museum)

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