©Olivier Adam / Rencontres Perspectives

Yongey Mingyour Rinpotché :
Le tulkou qui voulait devenir libre de ses identités

Juin 2011. En pleine nuit, dans le plus grand secret, Mingyour Rinpotché quitte son monastère de Bodhgaya, en Inde, pour entreprendre une retraite itinérante, qui durera quatre ans. À l’image de son « héros d’enfance » Milarépa, le tulkou vit dans la rue, en pleine nature, fait la mendicité et échappe de peu à la mort. Le jeune moine errant qui fuit les chemins balisés relate ses aventures dans le livre Pour l’amour du monde, un récit initiatique captivant, émouvant, pour mettre en pratique, véritablement, les notions du dharma. Se confronter au réel et à soi.

Rinpotché, qu’est-ce qui vous poussé à entreprendre cette aventure ?

J’ai été inspiré par Milarépa. Je suis né dans l’Himalaya, où il fait très froid ; le soir, après avoir dîné d’une thukpa, une soupe très chaude, nous nous asseyions autour du feu et ma mère nous lisait les biographies de différents maîtres. Quand elle nous racontait la vie de Milarépa, ma grand-mère se mettait à pleurer, ma mère aussi, puis c’était mon tour… (rire) J’ai toujours rêvé de suivre le parcours de ce grand maître et yogi et de m’engager dans une retraite errante. Lorsque nous nous formons, nous commençons par des retraites de trois ans qui se déroulent dans un endroit sûr, qu’elle soit solitaire ou en groupe. Or, une retraite, c’est comme un feu : il faut commencer par disposer des petits bouts de bois et les protéger du vent pour que les flammes puissent prendre. Ensuite, pour qu’il grandisse, on ajoute du bois, et le vent, en soufflant dessus, augmente le brasier. À mes yeux, faire cette retraite itinérante équivalait à ajouter « du bois sec au feu » : cette expression tibétaine signifie se confronter à des situations et obstacles inhabituels pour sortir de sa zone de confort. Cela fait partie de la pratique.

Quand j’ai fini ma première retraite solitaire, j’avais déjà le souhait de partir en errance, mais j’ai toujours reporté ce moment, car je suis devenu abbé, j’ai écrit un livre qui est devenu un best-seller, j’ai commencé à enseigner un peu partout dans le monde… Le moi est devenu de plus en plus grand. En 2011, j’ai décidé de tout quitter pour faire, enfin, cette retraite itinérante. Cette retraite itinérante était fondamentalement une « méditation inverse ». Dans la pratique de la méditation, la première étape est d’établir ce feu de manière sécurisée et protectrice, c’est ce que nous faisons lors des retraites encadrées de trois ans. Cette étape franchie, il est ensuite possible de « renverser la situation » en ajoutant du bois au feu et en laissant le vent – les circonstances extérieures notamment- l’attiser afin qu’il devienne plus grand. Ce qui est l’opposé d’une retraite solitaire et sécurisée.

Dans votre livre, vous revenez sur le mode de vie très encadré de tulkou. Qu’est-ce qui a été le plus dur à vivre « au-dehors » ?

Je suis né avec « une cuillère d’argent dans la bouche » selon les critères népalais. Et, j’ai été élevé en conséquence. Aussi, quand j’ai quitté le monastère, je me suis aperçu que les gens ne me saluaient plus, ne me reconnaissait pas, alors que j’étais habitué à recevoir beaucoup d’amour, à manger de la bonne nourriture, vivre dans un lieu propre, à être pris en charge matériellement… Les premiers jours, j’étais très embarrassé, j’étais seul, je ne sentais pas en sécurité, j’avais l’impression que tout le monde m’épiait, je me sentais différent des autres voyageurs, j’étais choqué par la saleté des rues ou de certains lieux… Parfois, j’étais terrifié, je souffrais, surtout, le premier mois. Tout cela était nouveau pour moi, mais j’étais seul responsable de cette situation, j’avais souhaité la mort de mes identités extérieures et j’y étais confronté. J’ai donc pratiqué ce que j’avais appris. Les semaines se sont écoulés, ayant dépensé le peu d’argent que j’avais avec moi, j’ai mendié ma nourriture et ai même failli mourir d’une intoxication alimentaire. Mais ce fut un moment merveilleux. En vivant, l’expérience des bardos de la mort, le corps et l’esprit ayant cessés de fonctionner, les habitudes de conditionnement passées disparus, il ne restait que la pure la conscience, et la rue est devenue ma maison.

Vous racontez que la première fois que vous avez mendié, votre intention et votre désir étaient bien réels, mais que votre corps était tétanisé. Cela suppose-t-il que le corps est « une entité-matière-pensante » ?

La pratique est composée de trois points qui sont la compréhension : la vue, la méditation, et la conduite : l’expérience et la réalisation. Dans nos vies, nous sommes percutés par nos habitudes, elles constituent une forme de résistance. Tout cela nous empêche de nous réaliser. Un jour, j’ai rencontré des scientifiques, spécialistes des sciences cognitives, qui illustraient cette idée par trois lettres A, B et C : A pour affect, les sentiments ; B pour « behaviour », le comportement, et C, ce qui relève de la cognition. Dans le bouddhisme, nous avons l’équivalent : la vue renvoie à ce qui est d’ordre cognitif, la connaissance ; la méditation traite de l’expérience, des sensations, et enfin le comportement, c’est l’implication, la mise en application.

Cette retraite itinérante a-t-elle changé la manière dont vous envisagez désormais vos fonctions ?

Avant cette expérience, je vivais dans un cocon. Bien qu’ayant médité de nombreuses années, il existait une sorte de barrière, une frontière que je n’osais pas transgresser. En me retrouvant seul dans la rue, sans argent, sans plan pour trouver un abri, j’ai appris à survivre et à vivre loin de tous les conditionnements passés, de mon milieu habituel, et à devenir libre de mes identités antérieures. Et, quand j’ai failli mourir au Stupa de la Crémation, mon corps mourant a permis à mon esprit de faire un bond en avant et, grâce à mon expérience et à ma préparation de la pratique, il m’a offert un potentiel de pure conscience et de reconnaissance non duelle de la vacuité. Tout cela a généré en moi une très grande gratitude.

Avant de partir en retraite, je ne savais pas si elle allait durer trois ou dix ans. La raison qui m’a incité à rentrer au monastère, c’est qu’il y a eu plusieurs tremblements de terre au Népal, qui ont frappé beaucoup de personnes, des membres de ma famille, des amis… il y eut de nombreux morts, j’ai donc décidé de rentre. Je m’appuie désormais sur l’expérience de cette retraite itinérante pour enseigner. Avant et après cette retraite. J’ai toujours aimé la vie en monastère, car je peux pratiquer et enseigner, deux activités qui me nourrissent.

L’expérience de la mort a-t-elle changé votre relation au monde ?

Lorsque j’ai failli mourir d’une intoxication alimentaire, le 5e jour où j’étais malade, j’ai commencé par avoir peur et je me suis demandé ce que je devais faire et j’ai décidé de laisser la situation se poursuivre d’elle-même et surtout de ne pas rentrer au monastère. J’ai commencé à prier – une prière pour avoir du courage, une prière pour que je puisse savoir s’il était plus bénéfique pour moi de vivre ou de mourir, et une prière pour avoir le courage de mourir si tel était le cas. Puis, j’ai fait l’expérience du bardo de la mort, de la dissolution, mon corps a commencé à se paralyser, je ne pouvais plus voir, ni ressentir, mais mon esprit était, lui, extrêmement conscient et de plus en plus ouvert. J’avais l’impression d’être au-delà du temps, il n’y avait plus d’avant et d’après, de devant et de derrière, il n’y avait même plus de sujet et d’objet, de dualité… Je suis resté dans cet état environ huit heures. À un moment, j’ai eu la sensation que ce n’était pas la fin, j’ai fait alors l’expérience d’une compassion très forte, j’ai senti à nouveau mon corps, ses douleurs pour commencer, puis la vision, l’ouïe, etc., sont revenus petit à petit. Avant cet épisode, je pensais que les rues étaient sales, dangereuses, car les chiens errants m’attaquaient la nuit. Après cette expérience, tout cela n’était plus un problème. Quand je me réveillais le matin, c’était nouveau départ, les feuilles étaient belles, colorées, accueillantes ; le vent, d’habitude chaud et humide, devenait une sorte de bénédiction… Le sentiment d’insécurité que j’éprouvais auparavant avait disparu, je me sentais très bien, cette rue était devenue ma maison.

Cette expérience m’a appris concrètement que quand on aime le monde, alors le monde vous aime.

 

Traduction de Frédéric Auquier, directeur de l’association Tergar Paris

Yongey Mingyour Rinpotché et Matthieu Ricard lors de leur conférence à Paris le 9 septembre 2019
©Olivier Adam

Pour aller plus loin

Livres de Yongey Mingyour Rinpotché :
Pour l’amour du monde. Les pérégrinations d’un moine bouddhiste (Fayard 2019, traduction Hélène Tworkov)
Bonheur de la méditation (Fayard, 2007)
Bonheur de la sagesse. Accepter le changement et trouver la liberté (Les Liens qui libèrent, 2010)
De la confusion à la clarté (Fayard, 2016)

Site des centres de la communauté de méditation Tergar : https://francais.tergar.org

Une conférence où l’on rit de l’impermanence
et de la mort

Lundi 9 septembre, 20h. Mingyour Rinpotché et Matthieu Ricard prennent place sur la scène du Théâtre des Nouveautés, à Paris. Salle comble pour venir écouter ce tulkou qui malgré son jeune âge (44 ans) a déjà connu plusieurs vies : né en 1975 à Nubri, dans les régions himalayennes à la frontière du Tibet et du Népal, l’abbé appartenant aux lignées Nyingma et Karma-Kagyu du bouddhisme tibétain, fondateur de Tergar, un réseau international de centres de méditation, et auteur d’un best-seller Bonheur de la méditation (Fayard, 2007), est un enseignant qui déplace les foules. Dans ses écrits comme lors de ses conférences, son enseignement repose sur son ses expériences, son vécu qui n’a rien de romancé, mais qui pourrait faire l’objet de plusieurs romans, et se décline sur le ton de l’humour et de la simplicité. Tout sauf académique. S’il s’est très tôt intéressé aux sciences occidentales et à la psychologie, entamant une série de discussions informelles avec le célèbre chercheur en neuroscience Francisco Varela, Mingyour Rinpotché questionne la notion d’impermanence dans son dernier ouvrage, Pour l’amour du monde. Voilà pourquoi, en juin 2011, il décide de quitter son monastère de Bodhgaya, en Inde, pour entreprendre une retraite errante de quatre ans, comme le firent jadis Naropa et Milarépa. C’est ce qu’il explique en préambule de cette conférence, interrogé par un Matthieu Ricard tout autant bluffé que bienveillant. Au fil de la conférence, l’abbé décline ses enseignements, entre philosophie et pratique, et traite de sujets anxiogènes, voire tabous en Occident, comme la peur de la mort, la fin l’existence, l’impermanence et les bardos. À l’en croire, « la mort est une bonne nouvelle », il serait même essentiel de « mourir avant de mourir » pour réaliser sa nature profonde. Avec malice, il fait d’ailleurs remarquer à l’auditoire qu’à l’origine, le titre anglais de son dernier ouvrage n’était pas Pour l’amour du monde, mais Mourir chaque jour. À entendre les spectateurs morts de rire, on comprend qu’ils sont bien vivants.

B.M.

Yongey Mingyour Rinpotché
©Olivier Adam
Liker, Partager !

Ces sujets peuvent vous intéresser

Vénérable Dagpo Rinpoché : la non-violence (FR/EN)

Conférence publique à Genève, août 2019.

Maître Taïkan Jyoji Partie 2 : « Le kyudo ne se réduit pas à du tir à l’arc, c’est une méditation, ...

À travers le kyudo, la « voie de l’arc », le moine zen enseigne aux pratiquants à viser autre chose qu’une simple cible. Ou comment ...

Fabrice Midal : Foutez-vous la paix et découvrez votre vraie nature !

Entretien avec le célèbre philosophe, essayiste et fondateur de l’École Occidentale de Méditation, qui nous enjoint à nous...