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Végétarisme, le label Bienveillance ?

Et si la bienveillance commençait déjà dans notre assiette ?

Au début des années 2000, je me rendais régulièrement à Lyon pour enseigner l’histoire du bouddhisme et les philosophies indo-tibétaines. Dans ce fief de la gastronomie, les sessions se tenaient dans un local donnant sur une rue emblématique de cette tradition culinaire. On y accédait en longeant les devantures des Bouchons, ces restaurants typiques qui affichent sur leurs ardoises les spécialités de cochonnaille et autres plats à base de bœuf Charolais et de volaille de Bresse. Dans un tel environnement, même face à un public engagé dans la voie du Bouddha, aborder la question alimentaire s’avérait parfois un exercice délicat. La résistance aux enseignements fondamentaux sur la non-violence et le respect du monde vivant prennent en effet des tournures subtiles tant l’alimentation s’enracine dans des coutumes, des habitudes intergénérationnelles et les désirs du ventre.

Pratiquer l’amour bienveillant… à table

À l’âge de 17 ans, j’ai débuté la pratique du Yoga et je suis devenu végétarien parce que je ne pouvais plus accepter la souffrance et la mort des animaux pour me nourrir. J’ai traversé plusieurs décennies au cours desquelles la question animale ne franchissait guère la clôture de l’assiette. Or la nourriture se trouve au cœur de notre relation avec le monde vivant et de nombreuses études montrent désormais que les aliments jouent un rôle crucial dans le maintien de notre santé et la pacification de notre mental. De plus, nous ne pouvons ignorer les désastres et les souffrances qu’occasionne l’alimentation carnée. Selon la FAO, 67 milliards d’animaux terrestres et 1000 milliards d’animaux marins sont tués chaque année pour la consommation humaine. L’élevage industriel des animaux et la production de soja pour nourrir le bétail provoquent notamment une destruction massive de la forêt amazonienne et une pollution inégalée des eaux.

Et si le contenu de nos assiettes devenait le reflet de notre pensée de paix et d’amour pour le monde ?

Lorsqu’en 2003, j’ai décidé de me confronter à la mort industrielle des animaux, le grand public ne connaissait guère la réalité masquée derrière les murs des abattoirs. L’association L214 n’existait pas. Les recherches sur la cognition animale n’avaient pas encore démontré à quel point les animaux sont des êtres sensibles et conscients. À l’époque, j’ai assisté à la mise à mort de dizaines de veaux meuglant de peur et de souffrance, dans une ambiance humide où les bruits métalliques se mêlaient aux odeurs d’urine, d’excrément, de sang et de viscères. On ne sort pas indemne d’une telle épreuve sur un plan personnel et intellectuel. Elle m’a permis par exemple de comprendre ceux qui considèrent le végétarisme ou le véganisme comme un engagement éthique et un acte de protestation. Elle m’a aidé aussi à saisir le sens profond de la thèse de l’historien américain Charles Patterson, thèse selon laquelle l’oppression des animaux sert de modèle à toute forme d’oppression.

Quelques mois plus tard, je relatais ces chiffres et cette expérience aux étudiants. Puis, en silence, nous nous reliions à l’énergie d’amour qui vibre en nous. Ressentir pleinement cette présence éclairait notre rapport au monde à la lumière de la tendresse et de l’altruisme. Et je pouvais alors leur rappeler la pratique des quatre états sublimes, ces quatre aspects de la bonté fondamentale : l’équanimité, l’amour bienveillant, la compassion et la joie. Pour développer l’amour bienveillant, nous savions qu’il faudrait nous donner les moyens de protéger la vie. Cela impliquait de choisir en conscience le contenu de nos assiettes. Mais quel beau challenge pour nous d’essayer d’agir en accord avec nos convictions, pour que notre alimentation devienne, aux yeux de tous, le reflet de notre pensée de paix et d’amour pour le monde.

La bienveillance du Bouddha à l’égard de tous les êtres vivants

Dans l’Inde du VIe siècle avant notre ère, le Bouddha a souligné l’importance d’éviter tout régime carné, jugé incompatible avec la culture de la bienveillance au cœur de l’action juste (1). L’enseignement sur l’interdépendance forme le creuset de l’attitude éthique. Il repose sur le constat que chaque phénomène se trouve en interrelation avec tous les autres et n’existe qu’en dépendance de causes et de conditions. La parabole du filet cosmique d’Indra mentionnée dans l’Avatamsakasutra en est une excellente illustration. Ce filet comporte des séries de joyaux disposés de telle manière que lorsque l’on regarde l’un d’entre eux, on voit en lui le reflet de tous les autres. Cette métaphore montre que dans la réalité tout se tient. Le comprendre, l’expérimenter aide à atténuer l’égoïsme en nous. Se savoir inclus dans un continuum de relations au sein duquel chacun est subordonné aux autres permet d’éprouver de la fraternité à l’égard des autres êtres vivants. Cette prise de conscience nous aide aussi à agir avec plus d’altruisme, de sagesse et de compassion.

L’un des aspects de la pratique bouddhique consiste justement à associer la sagesse et la compassion pour en réaliser l’union indéfectible. La sagesse se nourrit de la compréhension de l’interdépendance. La compassion se développe en soulageant, autant que faire se peut, la souffrance des êtres sensibles. Quotidiennement, face à notre assiette, l’esprit d’éveil (bodhicitta) peut s’actualiser pour exprimer notre souci du monde. Se nourrir en pleine conscience, c’est se décaler de soi pour orienter la priorité du côté des êtres qui souffrent de nos désirs et de nos comportements. Ne plus se nourrir de viande ou diminuer sa consommation dans un premier temps, c’est honorer la bonté fondamentale en nous

Alain Grosrey Docteur en littérature française et comparée, chercheur associé à l’Université d’Angers, Alain Grosrey est l’auteur d’un ouvrage de référence sur le bouddhisme, Le Grand Livre du bouddhisme (Albin Michel, Lire +

Notes

(1) Voir Lankavatarasutra (Sutra de l’entrée à Lanka, chap. 8). Dans le corpus pali, voir par exemple : Dhammapada (stance 270), Kutadantasutta et Aggisutta dans Mohan Wijayaratna, Les Entretiens du Bouddha et Sermons du Bouddha.

Pour aller plus loin

Plaidoyer pour les animaux de Matthieu Ricard (Éditions Pocket, 2014)

Dans cet essai, Matthieu Ricard dresse un constat choc sur la façon dont l’homme instrumentalise les animaux pour ses besoins (alimentation, recherche scientifique ou simple divertissement). Un massacre inégalé dans l’histoire de l’humanité qui pose un défi éthique majeur à nos sociétés. L’auteur invite à étendre notre bienveillance à l’ensemble des êtres sensibles.

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