©Nicolas Digart

Valérie Duvauchelle :
être conscient de chaque grain de riz

Elle a sillonné les routes du Japon pour vivre dans des monastères auprès de grands Tenzos qui l’ont initiée à la cuisine et au bouddhisme. Rencontre avec la fondatrice de la cuisine de la bienveillance.

Selon Dôgen, la cuisine est une voie parfaite pour agir en conscience dans chaque détail….

Dans Instructions au cuisinier zen, Dôgen écrit : « Quand vous versez le riz dans la marmite, vous devez rester près de l’évier et veiller de vos propres yeux à ce qu’aucun grain ne soit perdu ». Un vieil adage dit également : « Que la marmite soit votre propre tête et l’eau qui cuit le riz, le sang qui donne vie à votre corps ». Dôgen nous incite ainsi à ne faire que cela dans l’instant. On touche ici au concept de shikantaza où chaque action (zazen, le ménage, la cuisine, etc.) se vit en pleine présence dans l’action. L’attention se fait mouvement, respiration, sans distraction, sans nos projections, nos fictions. Autrement dit prêter ainsi attention au riz et le voir comme une cellule de notre corps est une voie de réalisation. Le riz nous met en position de ressentir qu’en réalité nous sommes le riz. Dôgen nous rappelle que ce grain de riz, c’est la terre, le soleil et nous-mêmes. Pendre soin du riz, le traiter avec attention, c’est prendre soin de soi.

C’est pour cela que le zen enseigne que chaque pratique, chaque activité, permet la réalisation complète et parfaite (l’Éveil), instantanée, qui meurt et revit à chaque instant. Quand on lave le riz sans même y penser (ne surtout pas penser) ; quand on est en contact avec sa sensualité, sa réalité organique ; quand on le voit tel qu’il est, c’est-à-dire une nourriture, une offrande, on se connecte à la réalité. Et on agit donc dans sa vie de manière ajustée à sa réalité et à celle de tous les êtres.

Est-ce pour cela qu’un grand maître zen transforme la préparation d’un repas en méditation ?

Zen vient du terme Chan en chinois et de Dyana en Pali. On pourrait le traduire par absorption profonde plutôt que par méditation. Dans le zen, la méditation est simplement la pratique de la vie telle qu’elle est. Ce n’est pas une méthodologie qui permettrait d’atteindre un objectif, mais la pratique de la vie en soi. Je sais que dans notre culture, il est difficile de croire que l’on est parfait, que l’on doit simplement manifester cette nature profonde, mais c’est pourtant ce que nous dit le zen. Nous n’avons rien à transformer, rien à apprendre, mais juste à nous libérer de ce que l’on croit être ou devoir faire. Aussi, Dôgen nous dit que préparer notre repas est en soi une pratique de la vie. Lorsque l’on est pleinement présent en suivant les actions les unes après les autres, on laisse le corps respirer et le mental se dénoue. Uchiyama roshi, disciple de Kodo Sawaki, parle d’ouvrir les mains de la pensée. Et, en effet, par la cuisine, on la libère.

Quel est le rôle du Tenzo dans les monastères ? 

C’est celui de maintenir la continuité de la pratique de zazen, pendant et en dehors des sessions, en imaginant des menus légers, composés dans la tonalité de la saison, des six saveurs, des cinq couleurs, cinq textures, afin d’offrir aux pratiquants le miroir de la vie dans toute sa variété et les mettre en lien avec l’extérieur. Par sa fonction, il redonne la place aux pratiquants et leur permet de ressentir grâce aux repas (mais aussi la préparation commune des repas : samu) qu’ils sont en communion avec tous les êtres et qu’ils font partie de la nature. Ten et zo veut dire « donner » et « la place » (ordonner les sièges).

Les Tenzos sont dans la matière de la vie. Ils voient chaque jour ce que l’univers nous donne pour vivre. La gratitude est donc leur quotidien. C’est certainement cet état d’esprit qui fait qu’ils sont souvent vus comme de grands pratiquants. De plus, ils sont en lien direct avec la nature, qui est l’essence du spirituel, car elle est un écosystème interdépendant, interconnecté, où chaque cellule existe séparément tout en faisant partie du tout. Nous sommes la nature. Nous n’en sommes pas séparés ; s’en rappeler, dans son corps et dans son cœur, est pour moi l’essence du spirituel.

Vous avez passé plusieurs mois dans des monastères, comment avez-vous été reçue en tant que femme ?

Les femmes dans le zen ont été très présentes jusqu’au moment où cette tradition s’est organisée en clergé et qu’elle a dilué son essence dans le pouvoir, l’économie et la politique. Pourtant, Dôgen était un féministe avant l’heure puisqu’il a toujours clamé l’égalité des hommes et des femmes dans la pratique zen. En tout cas, si le système officiel a quelque peu oublié les femmes, tous les maîtres que j’ai rencontrés ont pris soin de m’accueillir avec grand respect, même si je n’étais pas encore ordonnée moniale à l’époque.

Quels sont les principes du bouddhisme que l’on peut découvrir en cuisinant ?

« Ne pas couper le souffle de la vie » : le premier précepte des bodhisattvas. Quand on ne regarde pas la nourriture telle qu’elle est, quand on oublie de laver son riz avec tout le respect dû au vivant, on coupe le souffle de la vie, car on l’empêche de nous traverser. La vie doit se recevoir pour se donner.

Puis : « Faire le vœu de réveiller notre nature de Bouddha et avec elle la nature de Bouddha de tous les êtres ». Manger et cuisiner comme prôné par Dôgen nous permet d’entrer dans la ronde du monde. Nous activons alors la grande alchimie de la vie complète et unifiée.

« Quand on ne regarde pas la nourriture telle qu’elle est, quand on oublie de laver son riz avec tout le respect dû au vivant, on coupe le souffle de la vie, car on l’empêche de nous traverser. »

Enfin et surtout, cuisiner en pleine sensualité (avec tout son corps, tous ses sens). Cela nous offre l’occasion de recevoir pleinement la vie. On sent alors combien la nourriture nous nourrit et cela nous donne envie à notre tour de nourrir le monde (l’élan du bodhisattva).

Tout cela permet de prendre conscience que la nourriture est vivante. Tout comme nous sommes déjà vivants, déjà éveillés et que nous n’avons plus qu’à nous guérir de l’amnésie. À nous de contacter ce vivant par notre pratique de la pleine présence en mouvement. Et à cuisiner dans l’esprit du bouddhisme (zen) pour nous aider à ne plus être insatisfaits de nos vies et à réaliser que notre vie est abondance. Cuisiner, se rassasier profondément le cœur et le corps nous permet d’entrer dans la complétude de notre être. Où pourrait se glisser l’insatisfaction ?

Est-ce que tout ce que vous avez appris au Japon est transposable dans une culture comme la nôtre ?

À l’heure du changement de paradigme que nos sociétés devront bientôt opérer avec la crise climatique, le bouddhisme peut nous aider à repenser notre nourriture. C’est pourquoi je mets tout mon enthousiasme à partager cette joie de cuisinier, cette généreuse pratique qui aide à retrouver l’intuition de la direction à suivre.

Ce que révèle le zen touche à l’universel. Simplement cuisiner, simplement manger suffit à ressentir que l’on reçoit une grande énergie de vie. On a donc envie immédiatement de donner à notre tour. Cette pratique nous rappelle que nous sommes vivants

Blanche de Richemont Philosophe de formation, voyageuse infatigable, journaliste, écrivain et conférencière, Blanche de Richemont est notamment l’auteur d’Éloge du désert et Éloge du désir (Point Seuil, 2016), Le souffle du Lire +

Pour aller plus loin

Instructions au cuisinier zen de Dôgen (Le Promeneur, 1994)
Le goût silencieux : la pratique zen de la nourriture de Valérie Duvauchelle (Actes Sud, 2018)

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