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Tulku Elijah Ary :
je est un autre

Rencontre avec l’un des premiers Occidentaux reconnus par le Dalaï-Lama comme la réincarnation d’un grand lama tibétain.

Comment devient-on Tulku ?

On reçoit le titre de Tulku dès lors que l’on est reconnu. Certaines réincarnations ne sont pas mises en lumière pour des raisons personnelles ou politiques, ce qui ne les empêche pas d’œuvrer à faire le bien. Il est important de recevoir la formation et l’éducation qui va permettre de développer les qualités de Tulku. Cela est plus facile quand on renaît dans une famille ouverte à ce genre de possibilité. Mais un Tulku trouve toujours son chemin. Si certains renaissent dans des conditions difficiles, cela peut les aider à mieux comprendre les autres, avoir plus de compassion et d’empathie, ou bien parce que c’est leur karma. Les Tulkus ne sont pas tous des êtres parfaitement éveillés, ils ont aussi un karma, d’où l’importance pour un Tulku avéré de recevoir une formation adaptée. Il peut cependant arriver que certains ne progressent pas sur la voie de l’Éveil et stagnent. Dans la tradition du Mahayana, il faut passer par les cinq étapes du grand véhicule (chemin du Bodhisattva) pour atteindre l’Éveil ultime, le Nirvana. Ce terme signifie qu’on ne peut plus revenir en arrière à partir d’un certain point du deuxième stade, appelé « le chemin de la préparation ». Mais tous les Tulkus n’en sont pas forcément là…

Quelle est la place du libre arbitre quand on naît comme vous avec une mission prédestinée ?

On est libre de choisir d’écouter ou non sa mission. J’ai su très tôt que je devais aider les êtres, mais je ne savais pas quelle forme cela allait prendre. Je ne sais d’ailleurs toujours pas si la forme actuelle est la forme finale. À quatorze ans, je suis parti vivre dans un monastère en Inde. Six ans plus tard, je suis rentré en Occident pour suivre des études poussées en science des religions. Puis j’ai été professeur, et aujourd’hui, je suis thérapeute. J’ignore si je ferai la même chose dans cinq ans… Il y a une continuité, une interaction entre toutes ces vies qui rayonnent les unes sur les autres, mais je suis encore en chemin. Tout peut encore changer. À mes yeux, nous sommes 100 % responsables de notre karma, nous ne pouvons pas lui résister. À titre personnel, j’ai longtemps essayé de résister à l’enseignement spirituel, mais du fait de choix faits dans un passé plus ou moins lointain et dont j’étais parfois inconscient, je me suis retrouvé à devoir enseigner. Ce qui a fait dire à l’un de mes maîtres : « Un jour, il va quand même falloir que tu accomplisses ton travail de Tulku ».

Il y a une force, le karma, qui nous pousse, face à laquelle nous n’avons que deux possibilités d’agir : soit on fait opposition à la vague qui arrive et cela nous met à terre en nous faisant perdre parfois tout sens de l’orientation ; soit on utilise cette puissance et ce mouvement pour aller où l’on veut. Bien sûr, nous sommes limités par la façon dont la vague va se former et la direction qu’elle prend, mais un bon surfeur peut utiliser toutes ces données et se déplacer facilement sur l’eau ou, pour nous, dans l’existence.

Qu’est-ce qui se réincarne puisque les bouddhistes ne parlent pas de « l’âme » ?

Il s’agit d’une conscience subtile qui va, tout en se modifiant, accroître son expérience à travers différentes vies. Des souvenirs imprègnent cette conscience subtile. Un être éveillé peut avoir accès à ces souvenirs. Quand on parle d’âme, on a plutôt tendance à évoquer quelque chose de permanent et durable, tandis que la conscience subtile se modifie tout le temps. C’est un peu comme une flamme qui passe de bougie en bougie : la dernière flamme n’est pas la même que la première, mais n’est pas sans connexion avec elle non plus. Il semble y avoir quelque chose qui traverse. Mais, alors, quelle est cette chose ? C’est la grande question.

« À force de faire le bien, on en prend l’habitude, cela devient naturel et cela conditionne notre manière de faire le passage au moment de la mort. »

On a tous cette conscience subtile qui nous anime, c’est un continuum. Pour moi, le principe de conscience est un continuum d’instants. L’expérience du bardo (l’état intermédiaire entre la mort et la vie) affecte la conscience subtile. Néanmoins le bardo n’est pas un lieu, c’est un état, une expérience de la conscience. On a tous la capacité au moment de la mort de s’éveiller. C’est primordial. Cependant, si on passe sa vie dans la malveillance et l’égoïsme, l’empreinte que les habitudes laissent dans la conscience nous pousse à rester dans cet état d’esprit jusqu’au bout. C’est pour cette raison que dans la tradition bouddhiste, l’accumulation du mérite est si importante. Car à force de faire le bien, on en prend l’habitude, cela devient naturel et cela conditionne notre manière de faire le passage au moment de la mort.

Est-ce que votre titre de Tulku vous a pesé, car il générait trop de pression ou bien cela vous a-t-il soulagé d’être reconnu dans votre particularité ?

Même si cette reconnaissance m’a pesé à certains moments, elle m’a aussi beaucoup apporté : elle a donné une direction à ma vie, une identité. Elle m’a permis de comprendre des choses que je vivais et que je n’aurais pas appréhendées autrement. Et c’est peut-être aussi une pression que je me mets moi-même, car il est important, au regard de mon statut de Tulku, de faire quelque chose qui ait du sens. C’est-à-dire participer à éveiller le monde, même un petit peu.

L’enfance a été une période dure. Je me distinguais beaucoup donc je subissais des retours parfois violents. Mais aujourd’hui, après avoir fait un gros travail sur moi et donc après avoir acquis une meilleure estime de moi, je ne me sens plus un étranger au milieu des autres. Je ne suis plus affecté par le regard extérieur. J’ai une différence, comme tout le monde d’ailleurs. Et cette différence est merveilleuse.

Pourquoi le Dalaï-Lama ne semble-t-il plus disposé à reconnaître des Tulkus occidentaux ?

Les Tulkus occidentaux ne restent pas dans les monastères. Certains Tibétains sont donc un peu dubitatifs sur l’utilité de reconnaître des Tulkus occidentaux, car ils ne s’inscrivent pas dans des voies traditionnelles de transmission. D’autre part, c’est aussi un très gros dépaysement culturel pour la personne qui est reconnue. En Occident, on n’envoie pas un enfant Tulku un Inde pour être formé dans un monastère. Or, c’est le cas dans la culture tibétaine, ce qui représente un grand honneur. Enfin, ce n’est pas évident pour un Tibétain d’éduquer un jeune Occidental. Mais d’un autre côté, si un Tulku n’est pas reconnu, cela peut être difficile pour lui.

Quand on est Tulku, on se sent de facto investi d’une mission, mais n’est-ce pas le cas pour tout le monde plus ou moins consciemment ?

Nous naissons tous avec une mission particulière. Certaines personnes ont plus la capacité de le reconnaître et de l’entendre, de se mettre en marche pour la réaliser. On devrait peut-être se poser la question très tôt : qu’est-ce que je fais de ma vie ? Qu’est-ce que j’ai envie de faire ? Tenter de répondre à cette question donne du sens à son existence. C’est terrible si la vie n’a pas de sens. C’est ce qu’on fait ici et maintenant qui va tout changer pour la suite. Car la joie, c’est ici et maintenant. Pour trouver cette joie, il faut se connecter avec ce pour quoi nous sommes là. La vie est courte, alors autant en profiter en faisant quelque chose de bien, quelque chose qui a du sens pour soi et pour les autres

Blanche de Richemont Philosophe de formation, voyageuse infatigable, journaliste, écrivain et conférencière, Blanche de Richemont est notamment l’auteur d’Éloge du désert et Éloge du désir (Point Seuil, 2016), Le souffle du Lire +

Pour aller plus loin

• Tulkou. Autobiographie d’un lama réincarné en Occident d’Elijah Ary (Éditions Philippe Rey, 2019)

La reconnaissance par le Dalaï-Lama (Montréal, 1979) ©DR
En compagnie de Lama Yeshe (Californie,1980) ©DR
Elijah Ary et Gueshe Thubten Tashi (1990) ©DR
Cérémonie de diplôme à Harvard (2007) ©DR
Elijah Ary en 2015 ©DR
Elijah Ary-en-2015

Tulkou. Autobiographie d’un lama réincarné en Occident

Ce témoignage touchant de sincérité est une plongée au cœur d’un des grands mystères du bouddhisme : le phénomène des Tulkus, c’est-à-dire la « renaissance » certifiée d’un lama. Dès l’âge de quatre ans, Elijah Ary fait des rêves à la suite desquels il cite des noms et des lieux tibétains d’une précision stupéfiante. Ses parents canadiens très engagés dans le milieu bouddhiste en parlent avec des lamas qui entreprennent des recherches avant de découvrir qu’il serait la réincarnation de Guéshé Jatsé, un érudit et maître de méditation. Très vite, il est reconnu par le Dalaï-Lama comme un Tulku authentique qui aurait décidé de renaître en Occident. Les moines du monastère de Sera en Inde, où ce maître a longuement vécu, harcèlent les parents d’Elijah pour qu’il fasse son éducation dans leur monastère comme le veut la tradition. Mais en Occident, on ne se sépare pas si facilement de son enfant pour l’envoyer chez des inconnus au bout du monde. Seulement, on ne peut pas résister au karma. Et Elijah n’est clairement pas adapté à la vie occidentale. Après de nombreuses tentatives pour lui offrir un semblant de vie « normale », ses parents finissent par céder aux moines de Sera et l’envoient en Inde alors qu’il n’a que quatorze ans. Il vivra là-bas pendant six ans et recevra une éducation philosophique et spirituelle de haut niveau. À vingt ans, il comprend qu’il est né pour faire le pont entre l’Orient et l’Occident. Il quitte donc le monastère avec la bénédiction du Dalaï-Lama pour réaliser ce pour quoi il est fait : aider le plus grand nombre possible d’êtres humains à se libérer de la souffrance.

Nous suivons au fil des pages les questionnements et pérégrinations d’un homme pas comme les autres, qui traverse les mêmes épreuves et les mêmes doutes que nous tous. Comment contribuer à rendre le monde meilleur ? Comment vivre avec cette aspiration des origines ? On referme ce livre, fascinés par le désir intense d’Elijah Ary d’accomplir sa mission tout en nous interrogeant sur la nôtre. Ne naissons-nous pas tous pour apporter au monde notre part de lumière ?

B.d.R.

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