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Santi Asoke :
un bouddhisme dissident ?

En dehors de toute considération politique locale, les expériences de vie en autosuffisance des villages Santi Asoke séduisent certains voyageurs occidentaux qui fuient les sirènes de la société de consommation de la capitale et des grandes villes du pays, et qui souhaitent réfléchir à de nouveaux modes d’existence. À l’heure où de si grands bouleversements planétaires environnementaux percutent de plus en plus les populations un peu partout dans le monde, trouver de nouvelles solutions pour s’alimenter et vivre, en consommant moins et sans provoquer de dégâts sur la nature, devient en effet une urgence. Reportage au cœur de ce bouddhisme différent.

Un visiteur au regard aiguisé qui parcourrait la campagne thaïlandaise découvrirait plusieurs villages aux bâtiments de construction simple, peuplés de moines et de nonnes vêtus de robes marron et de laïcs en chemise de coton bleu. Une sculpture du Bouddha, de taille et de fabrication modeste, dressée à l’entrée, viendrait confirmer leur nature bouddhique. Bien loin de ces temples chargés de dorures et verroteries étincelantes disséminés dans tout le pays.

Une origine récente

Ces centres, il en existe sept (trois dans le nord-est dont le quartier général à Ubon Ratchathani, deux dans le centre, un à Bangkok et un dans le nord, plus deux « sous-centres » de moindre importance), chacun constitué d’un temple, d’un village et d’une école font partie de la communauté Santi Asoke, une branche dissidente du bouddhisme officiel, considérée en fonction des points de vue comme réformatrice ou hérétique radicale.

Santi Asoke (« Saint Asoka », du nom de l’empereur indien qui au IIIe siècle avant J.-C. propagea le bouddhisme sur le continent indien), c’est d’abord l’histoire d’un homme, Mongkol Rakphongs, né en 1934, qui aime en toute simplicité comparer sa biographie à celle du Bouddha. Comme le prince Siddhartha Gautama, dont la légende dit qu’il vécut dans l’oisiveté et l’opulence avant de découvrir l’Éveil, le jeune Mongkol, après des études aux Beaux-arts, se complut dans la richesse et la gloire en devenant un auteur, poète et compositeur de musique, mais surtout un producteur de télévision célèbre. C’était aussi les années où il s’adonnait à la magie noire et autres rituels occultes qui ne faisaient que renforcer son aura de mystère et sa popularité. Peu à peu, après avoir étudié le bouddhisme, il abandonna les plaisirs temporels et en 1970 fut ordonné moine sous le nom de Phra Bodhirak. Avec ses disciples, il s’installa dans un mode de vie ascétique – un seul repas végétarien par jour, refus de l’aumône et des pratiques occultes, etc. – qui, selon sa biographie officielle « différait de celles des moines du courant majoritaire en Thaïlande menant une vie de confort et d’abondance ».

Une autre manière de pratiquer le bouddhisme

Les relations de Bodhirak avec ce courant majoritaire ne tardèrent pas à s’envenimer et après en avoir démissionné, il prit son indépendance pour créer sa propre communauté religieuse, le Daen Asoke en 1973 qu’il transforma deux ans plus tard en Santi Asoke. « Santi Asoke était depuis le tout début anti-État et anti-capitaliste, écrit Marja-Leena Heikkila-Horn, spécialiste finlandaise des religions à l’Université Mahidol. En revenant aux enseignements fondamentaux du Bouddha, Santi Asoke s’oppose au matérialisme et au consumérisme dominants et a établi une “société bouddhique original et puriste”. » Dans une vidéo de présentation, Santi Asoke précise que son caractère unique repose sur une « consommation communautaire développée à travers le Booniyom, un système économique fondé sur les enseignements bouddhiques et qui constitue une substitution viable au capitalisme qui consume le monde et le fait couler sous le poids de l’avidité, la haine et l’illusion. »

Dans chacun de ces centres, les moines, nonnes et laïcs contribuent gratuitement aux travaux de la vie quotidienne : rizières, jardins potagers, restaurants, bibliothèques, boutiques de vêtements de seconde main, etc. Le groupe entretient également un réseau de radios, de publications et une chaîne de télévision. Les gains sur la vente des produits, proposés en deçà des prix du marché, sont versés à une caisse centrale et utilisés, selon un mode coopératif, pour la fourniture de biens de nécessité aux membres. Certains ont qualifié Santi Asoke d’« Amish du bouddhisme ». Moines, nonnes et laïcs sont tenus de se plier à une discipline stricte : lever à 4 heures du matin, prière, travail, un seul repas quotidien, interdiction de fumer et de boire de l’alcool, etc.

Phra Bodhirak
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Influence politique

Un autre homme joua un rôle vital dans le développement de Santi Asoke, le major-général Chamlong Srimuang. Cadet d’un an de Bodhirak, ce militaire ascète fut dès la fin des années 1970 l’un des premiers membres influents de la communauté. Sa volonté de mettre fin à la corruption des élites politico-militaires séduisit une majorité d’habitants de Bangkok qui l’élurent au poste de gouverneur en 1985. Avec Chamlong, Santi Asoke faisait une entrée remarquée en politique. Rien de neuf à vrai dire sous les tropiques thaïlandais, où bouddhisme et politique ont souvent fait bon – ou mauvais – ménage. Chamlong, surnommé « Monsieur Propre », fut largement réélu en 1990. Entre-temps, le Conseil des Anciens de la Sangha (la hiérarchie bouddhique), ulcéré par l’insoumission de Bodhirak (il reconnaissait notamment aux femmes le droit d’être ordonnées au même titre que les hommes), l’avait défroqué et lancé contre lui une procédure judiciaire qui se conclut six ans plus tard par sa condamnation à trois ans de prison avec sursis. En 1995, Chamlong fut remplacé à la tête de son parti politique par Thaksin Shinawatra, milliardaire et politicien en vogue. La crise financière de 1997 en Asie, provoquée entre autres par un endettement massif et qui affecta profondément la Thaïlande, renforça la popularité de Santi Asoke, notamment auprès de la classe moyenne bangkokienne.

C’était aussi l’époque où le roi adulé Bhumibol Adulyadej avait théorisé le concept économique d’« autosuffisance », dont les préceptes étaient observés de longue date par Santi Asoke.

« En revenant aux enseignements fondamentaux du Bouddha, Santi Asoke s’oppose au matérialisme et au consumérisme dominants et a établi une “société bouddhique originale et puriste” ». Marja-Leena Heikkila-Horn, spécialiste finlandaise des religions à l’Université Mahidol

Lorsque Thaksin devint premier ministre en 2001, il offrit à son allié Chamlong et Santi Asoke une opportunité d’enseigner à plusieurs centaines de milliers de paysans endettés du nord-est les bienfaits de l’agriculture organique, du recyclage et du végétarisme. Les relations entre Santi Asoke et Thaksin se détériorèrent dès 2005 lorsque ce dernier se détourna de ses engagements en faveur des petites entreprises et de sa croisade contre le Fonds monétaire international pour revenir aux vieilles recettes du libre échange international et du profit personnel. La lune de miel était terminée. Les membres de Santi Asoke, moines et nonnes à la tête d’une « Armée Dhama », se joignirent à un mouvement populaire qui provoqua le renversement de Thaksin en 2006 lors d’un coup d’État militaire. « Ce fut une erreur de croire en lui », avoua plus tard Chamlong.

Après la chute de Thaksin, Chamlong et les siens poursuivirent leurs engagements politiques, mais dans des conditions de plus en plus controversées. L’association en 2008 avec les fameuses « Chemises jaunes », un mouvement promilitaire de protestation contre un gouvernement démocratiquement élu, qui culmina avec l’occupation pendant huit jours de l’aéroport international de Bangkok et l’alliance en 2011 avec un groupuscule nationaliste radical pour la récupération d’un temple khmer appartenant au Cambodge, éloignèrent de Santi Asoke bon nombre de sympathisants.

Loin de la société de consommation

Le mouvement avait par ailleurs peu de chance de s’étendre au-delà d’un noyau dur de fidèles, ses strictes exigences étant peu compatibles avec un mode de vie plutôt permissif et hédoniste, sans parler d’un profond attachement aux superstitions, observé par une bonne majorité de Thaïs. Aujourd’hui, la communauté forte de quelque 10 000 membres se tient à l’écart de toute action politique. Bodhirak et Chamlong, tous deux octogénaires, se cantonnent à des fonctions de conseillers et de références morales. Le mouvement poursuit ses activités spirituelles et socio-économiques avec un certain succès, bien établi dans son statut de groupe dissident, mais minoritaire incapable de faire de l’ombre à la puissante hiérarchie bouddhique.

Thierry Falise Journaliste d’investigation, Thierry Falise est connu pour ses reportages consacrés aux minorités ethniques, aux réfugiés d’Asie du Sud-Est et sa couverture de diverses guérillas de la région (notamment pour l’Express, Lire +

Notes

(1) Photo d’ouverture : Phra-Bodhirak, fondateur de Santi Asoke, fait un discours pour ses fidèles (©FB ThrrmaHaDaw)

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