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Sa Sainteté Gyalwang Drikungpa :
une parole tout aussi forte que rare

Événement ! Pour la première fois, un média français, Bouddhanews.fr, a rencontré en exclusivité Sa Sainteté Gyalwang Drikungpa. Découverte d’un destin hors norme, béni par les dieux et déesses du Toit du Monde.

Rencontrer Sa Sainteté Gyalwang Drikungpa au Ladakh est l’un de ces moments d’exception que l’on raconte ensuite à ses proches comme si le lien créé ici, sur les hauts plateaux du Petit Tibet avec cet être de sagesse, pouvait aussi leur bénéficier. Ce que je crois.

Dans le petit salon privé sobre et lumineux du monastère d’Agling de Leh où va se dérouler dans quelques minutes notre entrevue, en recevant pour commencer les bénédictions et les souhaits auspicieux de Sa Sainteté, j’éprouve la sensation d’être soudain complètement enveloppée et nourrie par une fabuleuse énergie de bonté et de bienveillance. Le stress, les contraintes professionnelles, toutes les petites choses qui m’impactent sans même que j’en ai conscience me paraissent soudain bien dérisoires. Et ce relatif me ramène sans fioritures, en un claquement de doigts, à l’essentiel : un rapport différent à la réalité, libre des croyances et illusions, telle qu’elle fut enseignée à l’origine par le Bouddha Sakyamuni. Comment pourrait-il en être autrement d’ailleurs ? Ressentir avec une telle force la puissance de l’énergie de Sa Sainteté est en effet plus que troublant. Les limites tombent, les références s’écroulent et, de théorique et pure idée intellectuelle, la fameuse loi bouddhique sur l’interdépendance devient une force agissante et concrète. Le percevoir invite à découvrir dans la banalité du quotidien comment se déploient les principes fondamentaux du bouddhisme (l’interdépendance, l’impermanence, la coproduction conditionnée, la bienveillance, la présence à l’instant, l’acceptation inconditionnelle à ce qui est, etc.) et à retrouver la simplicité et l’évidence de cette vérité : de l’expérience de la pratique naît la connaissance intérieure. L’un des enseignements de ce voyage qui me fait découvrir des êtres rares et des paysages à la beauté à couper le souffle sera donc de me faire saisir pleinement que la pratique du bouddhisme en Occident devrait moins passer par l’utilisation de concepts abstraits ou d’interprétations plus ou moins hasardeuses que par l’exercice de cette voie codifiée, pragmatique, concrète et accessible à tous les êtres humains puisque non révélée. « Ne croyez rien que vous n’ayez vous-même expérimenté », a enseigné le Bouddha. La sérénité se découvre sur ce chemin libre de peurs et de certitudes.

Votre Sainteté Gyalwang Drikungpa, vous enseignerez et donnerez des initiations pour la première fois à Paris fin octobre 2019. L’impermanence est l’un des principaux enseignements que vous transmettrez aux Occidentaux. Pourquoi ?

Comprendre, accepter que tout est impermanent, que rien ne dure, que rien n’existe en soi et par soi, est fondamental. Souvent, en Occident – mais c’est désormais un peu pareil dans le reste du monde -, les personnes vivent comme si elles étaient « immortelles », sans avoir conscience que tout, à chaque instant, est changement. C’est un grand problème.

« Se familiariser avec l’impermanence incite à ne pas perdre de temps, à tourner son esprit vers l’intérieur, à découvrir ce qu’est notre nature fondamentale, à prendre conscience qu’à l’image des saisons, de la course du soleil, de la nature, tout change. »

Il y a 25 ans environ, j’ai rencontré une femme allemande très riche. Elle savait sa mort prochaine, la refusait et m’a demandé comment la retarder. Ma réponse a été très simple, il n’y en avait pas d’autre, je lui ai dit que la seule chose à faire était d’admettre cette réalité : tout ce qui naît, meurt, elle devait donc se préparer à mourir. L’Occident est matériellement très développé, cela occupe beaucoup les gens, mais les éloigne de la réalité de l’impermanence. Pourtant, de nombreuses circonstances provoquent la mort ou la perte de nos proches et de nos possessions, mais nous l’occultons. Tout ce qu’il y a autour de nous disparaît à un moment ou à un autre, car tout est impermanent. Nous sommes tous concernés par cette réalité. Y compris les jeunes. Actuellement, beaucoup présentent des fragilités et des instabilités mentales. Au Ladakh par exemple, certains se suicident, car ils ont échoué à un examen. D’autres sont déprimés, car leurs relations amoureuses ne durent pas ou parce qu’ils ont perdu leur travail. Ils ne savent pas faire face, au quotidien, à la loi de l’impermanence, et ne l’acceptent pas. Si l’on n’y est pas préparé, si l’on n’y réfléchit pas, affronter les problèmes inhérents au fait d’être en vie provoque de grandes souffrances et peut conduire à des fins tragiques.

Comment pouvez-vous nous aider à nous familiariser avec la réalité de l’impermanence ?

En vous transmettant les valeurs fondamentales du bouddhisme et en expliquant très clairement les enseignements, leurs pratiques et la réalité de l’impermanence. Les enseignements, la méditation, l’entraînement de l’esprit, le travail sur les émotions, apprennent à changer d’attitude. Les comportements, pensées et paroles négatives qui génèrent la souffrance se transforment peu à peu et disparaissent au profit d’actions positives et constructrices, qui procurent une plus grande paix intérieure.

La vie est aussi fugace que les nuages qui passent dans le ciel. Elle s’écoule à vive allure telle l’eau qui jaillit d’une cascade. Les êtres naissent et meurent. Rien ne dure, rien n’existe en soi. C’est ainsi et c’est inéluctable. Pourtant, très nombreux sont ceux qui espèrent vivre longtemps et qui souhaitent pouvoir faire une multitude de choses. Mais rien ne garantit qu’ils en auront le temps. Se familiariser avec l’impermanence incite à ne pas perdre de temps, à tourner son esprit vers l’intérieur, à découvrir ce qu’est notre nature fondamentale, à prendre conscience qu’à l’image des saisons, de la course du soleil, de la nature, tout change. Et nous encourage à nous rendre dans les hôpitaux auprès d’êtres qui souffrent pour les soutenir et ne pas oublier la réalité de la souffrance et de l’impermanence.

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Est-ce que le bouddhisme traditionnel doit s’adapter à notre culture ?

Cela fait déjà plus de trente ans que le bouddhisme est installé en Occident. Désormais, il est important de se concentrer sur les enseignements de base, l’histoire, la philosophie, la pratique et les actes du quotidien.

Lorsque le bouddhisme a commencé à s’implanter en Occident il y a environ un siècle, de nombreux centres zen et de bouddhisme tibétain ont été créés, dont plus de 150 centres Drikung Kagyü : au Chili, au Canada, en Europe, en Europe de l’Est, en Russie…

En ce qui concerne le Vajrayana, nous avons apporté le bouddhisme traditionnel tel qu’il était pratiqué autrefois au Tibet, mais il existe de grandes difficultés à le développer tel quel, en Occident. C’est pourquoi je suis persuadé qu’il faut intégrer le bouddhisme à la culture du pays dans lequel il est diffusé. Et c’est ce que j’ai fait, il y a quelques années, quand j’ai créé le centre bouddhiste situé près de Hambourg, en Allemagne. C’est actuellement le plus important centre bouddhiste Drikung en Europe. Les cours sont en anglais, le responsable est occidental ; les chants du Dharma, les offrandes de musique, ces rituels sont célébrés sur des mélodies allemandes. Cela rencontre un réel succès.

Objectivement, il n’est pas possible de transmettre le bouddhisme tibétain à l’identique de ce qui se faisait autrefois dans les régions de l’Himalaya. Ce qui est vrai pour le bouddhisme l’est aussi pour toute religion (christianisme, hindouisme, islam) qui veut s’ancrer dans un pays différent de celui où elle est née.

Votre Sainteté, vous êtes très actif sur le plan de la protection de l’environnement. L’une des actions que vous soutenez est « l’ice stupa » qui permet d’irriguer les champs lorsque l’eau se fait rare. Pouvez-vous nous en parler ?

Il y a six ou sept ans, avec mon association Go Green go Organic, nous avons commencé à construire des Ice Stupa (1). À cette époque, j’ai rencontré un spécialiste allemand des glaciers qui m’a alerté sur leur fonte de plus en plus rapide dans l’Himalaya : 50 % d’entre eux avaient disparu en moins de trente ans ! Le changement climatique a un impact considérable sur le quotidien des Ladakhi. Leur mode de vie change en profondeur. Autrefois, en hiver, certains habitants se déplaçaient en marchant sur les rivières gelées. Aujourd’hui, les communications sont plus faciles, mais les paysans manquent d’eau pour leurs terres, ce qui peut devenir un problème majeur. Les glaciers artificiels, horizontaux, que nous construisons actuellement permettent de retenir l’eau pendant l’hiver et fondent au printemps quand les champs doivent être arrosés. Le concept de ces glaciers artificiels n’est pas nouveau au Ladakh. Nous l’avons simplement adapté et réfléchissons à son évolution avec l’aide d’un ingénieur ladakhi, Norphel Sonam Wangchuk. Aujourd’hui, les ice stupa nécessitent d’être installés à plus de 4000 mètres, avec un entretien constant et dans une vallée exposée au nord pour protéger la glace du soleil. Dans l’approche que nous proposons désormais, les glaciers seraient disposés sur des lieux plus faciles d’accès et obtenus en gelant verticalement l’eau des ruisseaux et en édifiant d’énormes tours de glace ou des cônes de 30 à 50 mètres de hauteur, qui seraient construits à côté des villages. C’est une piste vraiment intéressante.

« Les glaciers artificiels, horizontaux, que nous construisons actuellement permettent de retenir l’eau pendant l’hiver et fondent au printemps quand les champs doivent être arrosés. »

Agir pour la préservation de l’environnement est essentiel pour notre pays, c’est une question de survie. C’est pourquoi l’association Go Green Go Organic est représentée dans les écoles, les universités et jusqu’au gouvernement. Nous nous mobilisons pour protéger l’eau, semer davantage et planter de nombreux arbres pour rendre le pays plus vert et avoir davantage d’oxygène. Si nous ne faisons rien, dans vingt ans, la situation sera dramatique.

Que pensez-vous de la possibilité qu’a un média tel que le nôtre de diffuser les enseignements bouddhistes via le numérique et les réseaux sociaux ?

La technologie est très au point et je pense qu’il est bien d’utiliser les réseaux sociaux et internet pour transmettre les enseignements. Au Tibet, il existe une grande université, nommée Labrang, qui scolarise plus de dix mille étudiants et mille professeurs qui proposent d’apprendre la philosophie bouddhiste via internet. Il est même possible de passer les examens par ce biais. Ceci se développe largement et c’est excellent pour apprendre les notions de base du bouddhisme, de la philosophie, etc. Par contre, pour la pratique, il est nécessaire d’avoir une relation de maître à disciple afin d’obtenir les transmissions, les conseils, les initiations et les bénédictions. C’est pourquoi, en France, je transmettrai des enseignements et des pratiques.

 

Mary-Tara O’Neil
Entretien réalisé par Bouddhanews.fr
Filmée par Tsewang Palden au monastère d’Agling à Leh au Ladakh
Traduction Khandro Padma Dreulma

Pour aller plus loin

Sa Sainteté Gyalwang Drikungpa enseignera et donnera des initiations pour la première fois à Paris, les 26 et 27 octobre 2019.

Site : hisholinessenfrance.wordpress.com

Livres
The Practice of Mahamudra de Drikung Kyabgon Chetsang Rinpoche – Traduit par Robert Clark, édité par Ani K. Trinlay Chodron (Éditions Shambala)
Le précieux guide bouddhiste par le Vénérable Drubpon Tharchin Rinpoché
From the heart of Tibet – The biography of His Holiness d’Elmar R. Gruger (Éditions Shambala)
Kyoba Jigten Sumgön. Gongchig, the sacred Dharma de Rigdzin Chokyi Dragpa – Traduit par Markus Viehbeck (Vajra Publications)

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