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Robert Thurman :
« Les Bouddhas sont plus heureux »

Professeur émérite au Amherst College, à l’Université de Harvard et de Columbia, Robert Alexander Farrar Thurman a l’enthousiasme et l’énergie d’un jeune homme. Né en 1941, il est actif sur tous les fronts (enseignement, publication, militantisme) et a cofondé avec le compositeur de musique Philip Glass et l’acteur de cinéma Richard Gere, la Tibet House de New York, « le Centre Culturel de Sa Sainteté le Dalaï-Lama », un organisme dédié à la sauvegarde de la culture tibétaine. Il dirige par ailleurs le Spa Menla, qu’il a fondé avec son épouse Nena Von Schlebrugge, où se déroulent des programmes de méditation et de soins traditionnels tibétains. Père de cinq enfants et officiellement à la retraite, Robert Thurman poursuit de plus belle ses activités de conférencier, ses publications, partageant son implication dans la vie politique et sociale des États-Unis via son podcast. Bouddhiste engagé, il incarne un regard novateur, pragmatique et optimiste sur les enseignements bouddhistes, qu’évoque le titre de son prochain ouvrage, Les Bouddhas sont plus heureux.

Quelle a été l’origine de votre intérêt pour le bouddhisme ?

Depuis mes années de lycée, je manifestais une préférence pour la littérature non occidentale. J’avais lu Siddhartha de Hermann Hesse, et les ouvrages de Gaston Bachelard. La philosophie orientale m’attirait, aussi dans les années 60, je me suis tourné vers l’hindouisme, mais surtout, par la suite, vers le bouddhisme. Le fait de perdre un œil dans ma jeunesse m’a fait prendre conscience de l’impermanence ; j’ai eu une crise de milieu de vie à vingt ans ! Je suis parti en Inde pour y mener une quête spirituelle. Je mendiais ma nourriture, j’habitais dans des ashrams… Mais les hommes saints que j’y rencontrais me décevaient. Dès ma rencontre avec les Tibétains, j’ai su que c’était ce savoir-là que je cherchais. Je me suis donc trouvé un travail afin de pouvoir rester en Inde. Le décès de mon père m’a obligé à retourner à New York, et c’est là que j’ai rencontré mon instructeur, un lama mongol, Ngawang Wangyal, dont les paroles étaient d’or. Il m’a enseigné le tibétain, ce qui m’a permis d’accéder à une connaissance approfondie des textes. De là, j’ai souhaité devenir moine afin de me consacrer à plein temps à l’étude. Mais il m’a dit : « Ce n’est pas ta destinée, et le Tibet a été détruit par les Chinois. Ainsi, devenir moine en l’absence d’un système social tibétain ne sert à rien. Cependant, poursuis tes études ».

« Je considère le bouddhisme comme un système d’éducation plutôt qu’un système de croyances religieux. La méditation n’est pas la réponse à tout ni la solution à tous les maux, mais un outil d’éducation efficace. »

Après un an d’études à ses côtés, comme je lui demandais encore de devenir moine, il m’a amené chez le Dalaï-Lama pour que je poursuive mes études avec lui et qu’il m’ordonne, ce que Le Dalaï-Lama a fait. Pourtant, mon maître, Geshe Wangyal, avait raison : après quelques années, j’ai abandonné la robe de moine pour devenir professeur. Car le développement de Boddhisattva, dont la mission consiste à aider les autres, n’était pas possible en tant que moine aux États-Unis, à l’époque des manifestations pour le Vietnam et le changement social. Il me fallait travailler. Je suis retourné à New York, où j’enseignais la méditation ; je suis devenu professeur et j’ai enseigné à Harvard, où j’ai obtenu mon doctorat en études tibétaines, orientales et en sanskrit. J’ai enseigné pendant 46 ans jusqu’à ma retraite, fondé Tibet House à New York et me suis consacré à la rédaction de livres, à l’enseignement du bouddhisme et à mon engagement politique pour le Tibet.

Que mettez-vous en avant dans vos enseignements ? Qu’est-ce qui vous paraît essentiel dans le bouddhisme ?

Bouddha a été le premier scientifique, car le bouddhisme est une science. Nous formons une famille, Bouddha a découvert cela. Le Karma est une théorie biologique, non une mythologie : notre esprit contrôle notre corps, et les pensées étant une force directrice, il nous faut entraîner notre esprit. Ce n’est ni religieux ni dogmatique, mais scientifique. C’est ce que je mets en avant : lorsque vous êtes bouddhiste, vous créez un meilleur environnement, et cette action se perpétue à l’infini. Mon approche consiste à dire : ne baissez pas les bras, ne laissez pas la place au désespoir, ne pensez pas que vous n’avez pas de pouvoir, car c’est là l’obstacle. Faire de notre mieux est un scénario de confiance ! Le bouddhisme enseigne à vivre intelligemment, à ne pas avoir peur de la vie, de l’autorité, à être aimant, à transformer son esprit et à devenir mentalement sain et amical. Il dit que non seulement nous avons droit au bonheur, mais qu’il existe des outils pour y arriver. Je publie d’ailleurs prochainement un livre intitulé, Les Bouddhas sont plus heureux.

Est-ce la raison pour laquelle vous avez lancé votre podcast, comme un accès au bouddhisme pour le grand public ?

En effet, mais j’y aborde aussi le changement climatique, l’anarchie… Mes discours sont politiques, même si le bouddhisme demeure ma base. Je considère le bouddhisme comme un système d’éducation plutôt qu’un système de croyances religieux. La méditation n’est pas la réponse à tout ni la solution à tous les maux, mais un outil d’éducation efficace. Et attention ! La méditation a des effets secondaires, comme la médication. Bouddha était médecin, et la première vérité aborde la question de la maladie, d’un esprit perturbé ; il s’agit d’un symptôme auquel le bouddhisme peut venir en aide grâce à l’enseignement de Bouddha. C’est cela le bouddhisme, non une religion où il est normal d’être malheureux. Il ne faut donc pas pratiquer pas n’importe comment.

« Lorsque je vivais en Inde, le Dalaï-Lama m’avait dit : « Je souhaiterais voir la création d’une terre de guérison ». C’est ce que représente Menla, qui signifie le « Bouddha de médecine ». Grâce à ce savoir bouddhiste, les gens deviennent responsables de leur santé. »

D’ailleurs, dans le bouddhisme tibétain, on ne vous dit pas de méditer dès le départ : vous devez étudier avant de méditer. Car un névrosé verra sa névrose empirer avec la méditation ; un égocentrique, s’il médite sans arrêt, deviendra encore plus égotiste. On s’en rend compte en voyant ces enseignants qui méditent, méditent, et méditent, et deviennent des monstres, des prédateurs !

Quelle est votre opinion sur la vague mindfulness, cette méditation dite de « pleine conscience » ?

J’apprécie cette pratique, même si elle est très commercialisée et que certains bouddhistes l’ont en horreur. Cette pratique peut avoir un effet bénéfique, pour le calme qu’elle procure ou parce qu’elle rend les personnes plus gentilles, plus conscientes. Savoir que nous pouvons devenir plus libres de nos décisions, de nos réactions et de notre esprit est utile. Mais pour moi, le bouddhisme signifie apprendre sur soi-même, le monde, entraîner son esprit et développer un sens de l’éthique. Je différencie la pratique de mindfulness de la méditation bouddhiste, qui permet d’aller plus loin et de comprendre le fonctionnement de l’esprit en profondeur.

D’où vous est venue l’idée de créer le Centre Menla ?

Je suis très impliqué dans la médecine tibétaine et les médecines d’Asie. À l’époque où j’étais moine, le médecin du Dalaï-Lama m’avait conseillé d’étudier la médecine tibétaine et l’astronomie, alors que je souhaitais me consacrer à la philosophie. J’ai donc étudié la médecine tibétaine qui a une grande connaissance du système psychosomatique, de l’Ayurveda, du mode de vie. Et j’ai réalisé que sa connaissance aiderait à préserver la culture tibétaine. Nous avons trouvé des donateurs pour le projet de Menla et, miraculeusement, un jour, quelqu’un nous a appelés nous demandant : « Cherchez-vous toujours un endroit pour créer votre centre ? » C’est ainsi qu’avec mon épouse, nous avons créé un lieu où l’on prodigue des massages, où l’on pratique l’acupuncture, ce qui permet de perpétuer la culture tibétaine par la divulgation de pratiques, sans que les gens ressentent l’obligation de devenir bouddhistes. Lorsque je vivais en Inde, le Dalaï-Lama m’avait dit : « Je souhaiterais voir la création d’une terre de guérison ». C’est ce que représente Menla. On y vient pour une semaine, un mois ; il y a des sources d’eau chaude, nous organisons des marches en forêt, on y prodigue des soins à base de plantes médicinales… Menla signifie le « Bouddha de médecine ». Grâce à ce savoir bouddhiste, les gens deviennent responsables de leur santé.

Et que représente la Tibet House de New York aujourd’hui ?

Tibet House est un organisme culturel dont la vocation est de protéger la culture tibétaine, détruite par les Chinois, que le Dalaï-Lama veut préserver. Sa Sainteté m’a demandé d’y travailler en 1979, mais ça ne s’est pas réalisé avant 1987, date à laquelle nous avons inauguré le lieu. Nous n’avons pas encore assez de fonds, car il est plus difficile d’en trouver pour la culture que pour les réfugiés politiques, qui reste la cause prioritaire. La culture représente le dernier maillon, mais il importe de la préserver et de la faire connaître. Le Dalaï-Lama ne cherche pas à convertir les gens au bouddhisme, il est contre cette démarche. Il souhaite, au contraire, que les gens gardent la religion de leurs grand-mères. Ce qui importe, c’est d’acquérir une plus grande connaissance de son esprit, de l’éthique et la possibilité d’une vie plus heureuse.

Aujourd’hui, quelle est votre relation au Dalaï-Lama ?

C’est mon meilleur ami, mon professeur, il est merveilleux ! Je l’admire et l’aime profondément, il est l’incarnation vivante du pouvoir de la bonté.

Robert Thurman et Sa Sainteté le Dalaï-Lama, Tibet House, New York, juillet 2015
©Tikos-kadji
Dominique Godrèche Ethnopsychologue, écrivain, journaliste, auteur de Santana, une expérience de vie auprès de maître Goenka en Inde (Albin Michel), elle a introduit dans les années 80 une pratique thérapeutique pour les Lire +

Pour aller plus loin

– Site du Centre Menla : menla.us
– Site du Tibet House de New York : tibethouse.us

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