©Olivier Adam

Pour bien commencer l’année

Pratiquant depuis mon adolescence, le temps passant, l’expérience venant, et mes attentes et croyances en un monde bouddhiste fantasmé et idéalisé se dissolvant au gré des prises de conscience, je dois avouer avoir parfois douté au cours de ces quarante dernières années de la pertinence de certaines pratiques, remis en question les enseignements - et certains maîtres trop séducteurs - et rechigné fréquemment à me montrer assidue au quotidien. Du moins jusqu’à ce que je commence à mettre au cœur de mon existence cet enseignement du Bouddha Sakyamuni : « Ne croyez rien que vous n’ayez vous-même expérimenté. Soyez votre propre lampe », et qu’en méditant sur les piliers de cette tradition - impermanence, interdépendance et coproduction conditionnée, sans oublier la vacuité, j’arrive à établir dans mon existence une nouvelle grille de lecture qui m’aide à mieux décoder mes rapports à moi-même, aux autres, au monde et me facilite bien des relations.

Le difficile paradoxe créé en moi par le tulku, le « saint » bouddhiste.

Élevée dans la religion catholique, j’adorais, enfant, les histoires de saint(e)s dont l’éthique, le courage, la bonté, l’amour, la générosité et l’infinie tolérance me redonnaient une confiance en l’être humain que je ne possédais guère. Symboliques parents de substitution, leurs faits du cœur m’incitaient à m’améliorer, sans culpabiliser, puisque je savais qu’en ce XXe siècle, dans mon entourage, les saints n’étaient pas légion. Mais j’avais tort. Ayant par la suite l’incroyable privilège de rencontrer la plupart des grands Rinpoché et enseignants qui avaient fui le Tibet à la suite du Dalaï-Lama, j’ai découvert, comme le décrit si bien le moine Matthieu Ricard à propos de son maître, des hommes, véritables saint François d’Assise de leur époque. Parmi eux, mon maître, et pour la première fois dans mon existence, je comprenais ce que signifiait être aimée de manière inconditionnelle par quelqu’un. Les suivre était enthousiasmant, presque enivrant, tant que je restais à leur contact, mais ô combien douloureux après un certain temps passé loin d’eux ! Mes pires défauts ressortaient alors, ainsi que mon manque de courage et de constance, une profonde culpabilité, une forme de désespérance aussi à me sentir « abandonnée » ; je remettais en question tout ce que j’avais aimé partager avec eux et j’éprouvais une immense colère contre moi. Dans ces périodes-là, ils devenaient des modèles inatteignables que je finissais par rejeter jusqu’à ce que je les retrouve. Ces hauts et bas durèrent des années.

L’espoir que donnent les jeunes tulkus

Voyageant fréquemment dans les pays d’Asie, ayant beaucoup discuté avec des religieux Theravada, Mahayana, Vajrayana, je sais depuis longtemps que « la robe ne fait pas les moines » et qu’elle ne les empêche en rien de douter, de souffrir et d’être submergés parfois, comme nous, par les émotions. Mais ces paroles sur leur situation, libres en petit comité, n’étaient jamais partagées officiellement, et encore moins souvent exprimées par des dignitaires.

Il est donc rare d’entendre des tulkus, biberonnés depuis leur plus jeune âge à ce qui existe de mieux dans l’enseignement bouddhiste, le dire haut et fort. En 2019, deux l’ont fait avec vaillance, sincérité, compassion et bienveillance pour nous tous : le 17e Karmapa et Mingyour Rinpoché. En agissant ainsi, ils ont redonné à chacun d’entre nous le courage de continuer à travailler sur notre esprit pour changer, celui d’assumer ce que nous ressentons, la possibilité d’accepter plus facilement le fait d’être sur un chemin difficile, mais normal puisque partagé par tous, y compris par les sages. Ces deux tulkus ont ainsi rendu concrète cette phrase enseignée à longueur de séminaire depuis les années 60 : « Le Bouddha a montré une voie accessible à tous les êtres humains ». Oui, c’est vrai, mais jusqu’à présent, nous étions nombreux à penser qu’il y avait d’un côté, les maîtres et de l’autre, nous.

Mingyour Ripoché

Si cette réalité vous enthousiasme, pour commencer l’année, je vous recommande de lire le dernier ouvrage de Mingyour Rinpoché : Pour l’amour du monde, les pérégrinations d’un moine bouddhiste. Nous y sommes invités à repenser la manière dont nous devons appréhender le bouddhisme, et plus largement l’ensemble de nos existences au XXIe siècle, pour changer de paradigme sur un plan personnel et sociétal. Mingyour Rinpoché, maître toujours prêt à remettre en question ses acquis et croyances, cueille le lecteur au cœur de son être, là où se terrent ses angoisses, sa vulnérabilité, ses difficultés à vivre, tout ce qu’il cache à ses propres yeux et à ceux des autres, pour le laisser ensuite, à la dernière page, comme son auteur, libre d’une grande partie de ses conceptions erronées. Le voyage proposé, une expérience sans filet pour se trouver, est une plongée vivifiante dans le vide de nos espérances. De plus, en racontant sans langue de bois le trajet intérieur qu’il parcourt, Mingyour Rinpoché nous fait un immense cadeau : il déchire un à un les voiles des apparences pour nous montrer qu’il est, lui aussi, d’abord un être humain, avec ses failles et ses difficultés à mettre en pratique ce qu’il a appris. Ce récit est si concernant, si fort, que j’ai dû m’en imprégner pas à pas, à petite dose, tant il m’a émue, transpercée et rassurée en même temps, en constatant que la voie du Bouddha est réellement celle d’un homme qui a parlé à tous les êtres, sans distinction.

Mingyour Rinpoché
©Olivier Adam

Le 17e Karmapa

Lors d’un enseignement donné en Inde en décembre dernier, Sa Sainteté a assuré à tout le monde que c’était une erreur de croire que les émotions négatives ne sont « pas autorisées » parce que vous êtes un praticien du Dharma. La différence avec quelqu’un qui ne pratique pas est simplement qu’en tant que pratiquant, nous avons des outils pour travailler avec ces émotions négatives lentement, pas à pas, et apprendre à les contrôler, et donc, en fin de compte, à se débarrasser d’elles.

Parlant de ses propres expériences d’émotions négatives, il a ajouté : « Parce que je suis le Karmapa, les gens pensent que je suis comme le Bouddha ou comme un dieu, dépourvu d’émotion. Si je montre de la colère, ils sont choqués ou ils pensent que je ne fais que jouer. Parfois, je suis vraiment en colère et ils pensent : “Comment le Karmapa peut-il être en colère ?” Le jour où nous devenons des praticiens du Dharma, nous ne devenons pas une bonne personne. Travailler avec des émotions telles que la colère ou la haine prend beaucoup de temps, peut-être cinq ou six ans de dialogue intérieur avec nos émotions négatives. Parfois, nous ne reconnaissons pas les émotions négatives. Cependant, en observant attentivement nos esprits, nous pouvons nous familiariser avec eux. Si nous faisons cela, nous n’aurons pas à forcer les émotions négatives dans la soumission, elles diminueront naturellement ».

Le 17e Karmapa
©Olivier Adam

À chacun son rythme et son chemin

Comme le dit Khandro Rinpotché, l’une des rares femmes maîtres bouddhistes : « Le bouddhisme n’est pas là pour soigner les plaies du cœur. Si vous avez mal à la tête, vous prenez une aspirine et vous pouvez ensuite vous atteler à des tâches qui sont pour vous essentielles. Si vous avez des problèmes affectifs, soignez-vous avant d’apprendre et de pratiquer le bouddhisme. S’engager sur la Voie bouddhique ne consiste ni à suivre une thérapie ni à expérimenter des méthodes de bien-être. Le bouddhisme vise à réaliser l’Éveil, c’est-à-dire à se libérer de toute identification à la souffrance. Ce qui demande un entraînement quotidien de l’esprit ».

« Parce que je suis le Karmapa, les gens pensent que je suis comme le Bouddha ou comme un dieu, dépourvu d’émotion. Si je montre de la colère, ils sont choqués ou ils pensent que je ne fais que jouer. Parfois, je suis vraiment en colère et ils pensent : “Comment le Karmapa peut-il être en colère ?” »

De manière moins directe, tous les maîtres enseignent ce principe. Mais la plupart des Occidentaux, en quête désespérée de solutions miraculeuses qui les aideront à résoudre sans attendre leurs problèmes et à se sentir rapidement mieux, n’entendent pas ces paroles de sagesse. Ils ne s’arrêtent qu’au sourire et à la sérénité éclatante du Dalaï-Lama et des maîtres tibétains. Ils ignorent les années d’efforts et de rigueur qui leur furent nécessaires pour atteindre cet état apparent de paix intérieure. Toute évolution repose en effet sur des apprentissages, plus ou moins longs selon les individus, qui obligent à suivre une discipline afin d’accéder à un savoir qui s’adresse à la fois au corps, à l’intellect, au cœur et à l’esprit. Il n’y a rien de magique ou de mystérieux à cela. Il s’agit d’une éducation.

Savoir que les grands maîtres éprouvent parfois autant de difficultés que nous à pratiquer, à changer, à aimer est extrêmement rassurant. Loin de les mettre sur un piédestal, nous les en respectons davantage encore, car ils se montrent dans leur humanité, sans tricher.

Aussi, ne l’oubliez pas quand vous serez triste ou déprimé en 2020 ou quand vous aurez le sentiment de ne pas être à la hauteur, d’échouer à réaliser vos souhaits, etc. Et découvrez le trésor intérieur que vous possédez. Il est à votre portée. Comme le dit très justement le Dalaï-Lama : « La transformation de l’esprit est possible pour tous les êtres humains. Il est évident que l’on peut transformer son esprit sans être croyant ni appartenir à une religion… »

Bonne année 2020 !

Le 17e Karmapa
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Mary-Tara O'Neill Mary-Tara O’Neill côtoie depuis près de quarante ans le monde bouddhiste : maîtres de toutes traditions, pratiquants aguerris, spécialistes divers et humains lambda comme elle. Toutes ces années, son challenge a été de se Lire +
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