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Pic
Le dessinateur qui sort de ses bulles

Auteur de bandes dessinées, illustrateur et sculpteur, réputé pour sa série Pic & Zou publiée dans Spirou, Denis Lelièvre, dit Pic, questionne la condition de l’homme au fil de ses crayonnés. Dans sa nouvelle BD, Jardiner Bio, il redessine les frontières de nos potagers en semant des graines écoresponsables.

« Soyez votre propre lanterne, ne croyez pas ce que je vous dis, mais expérimentez-le par vous-même », a dit le Bouddha. Qu’à cela ne tienne, c’est sur l’autel de l’expérience que Denis Lelièvre a storyboardé sa propre vie. L’auteur de bandes dessinées a beau travailler dans les cases, il fuit les dogmes et semble avoir fait sien ce credo : il n’existe pas d’autres frontières que celles qu’on s’impose. Lui les enjambe allègrement à l’âge où certains courent leurs premiers jobs d’été. Bac C en poche, étudiant en Langues O puis à l’École Estienne (école supérieure des arts et industries graphiques), le jeune artiste, né en 1961 à Paris, rêve d’aventures, sur planches et sur le terrain. Un jour, par le biais d’une amie de la famille, il vend un dessin à un armateur qui fait du négoce de liquides (vin, huile de palme, etc.) en Afrique. C’est le début des années 80 : Bob Marley casse sa pipe et sa bouffarde, François Mitterrand prend l’Élysée au son des radios pirates ; Pic, lui, embarque sur le pinardier de son client comme matelot pour découvrir le continent noir, aux mille couleurs. Son compère Zou (Nicolas Thuret) est du voyage. « En Afrique, la terre chante, elle est tantôt brutale tantôt protectrice ; oui, c’est bel et bien le berceau de l’humanité sur Terre », s’enthousiasme-t-il. En d’autres temps, son père, architecte et sculpteur, a lui aussi traversé les terres ocres dans le cadre d’expéditions au Congo pour relever, entre autres, les chants des Pygmées. Chez les Lelièvre, on n’aime pas végéter dans son terrier.

Les deux amis d’enfance croquent la vie africaine et les dessins au rythme de leurs pérégrinations, comme lorsqu’après avoir avantageusement changé leurs chèques de voyage contre une énorme liasse de billets au marché noir au Ghana, ils cachent le pactole dans une baignoire, sous un baquet plein d’eau. Manque de bol, il y a une fuite, ils doivent étendre pour faire sécher chaque coupure dans leur minuscule chambre d’hôtel, au risque de passer pour des faussaires.

Leurs premières aventures, Denis et Nicolas les ont vécues à l’école communale : « J’ai rencontré Zou à l’âge de neuf ans. J’étais le petit nouveau à l’école, on m’a placé à côté de lui. Je passais mon temps à dessiner des Dalton dans les marges de mes cahiers et je me suis aperçu que Nicolas, lui, faisait des Lucky Luke à la perfection ! Nous sommes devenus amis et avons commencé à dessiner ensemble ». Cela deviendra Pic et Zou, deux titis parisiens, taquins et mutins, deux sales gosses au grand cœur, qui enchaînent les gags tout en questionnant la société. Caustique et ludique, la série (créée avec Philippe Leconte et Jean-Marie Pêcheux, sous le collectif Mix Mix) fait les beaux jours de la revue Spirou. « Pic et Zou sont deux opposés qui illustrent toute la variété du monde à travers leurs différences. » Deux personnages, deux signatures : Pic dessine à la plume produisant un rendu sec et anguleux, un style piquant à l’image de son auteur. Zou, lui, excelle au pinceau pour plus de déliés et de rondeurs en contrepoint. Ces deux diablotins sont nés d’une ellipse : un losange avec deux petits points à l’intérieur pour les yeux. Ou comment d’un trait, tracer des perspectives. En 1984, Mix Mix marque les esprits avec la publication d’un album éponyme dans la prestigieuse collection « 30/40 » (cm !) chez Futuropolis.

Pic, l’autre Freak Brother

Entre deux festivals d’Angoulême, l’ex-étudiant à l’Inalco découvre l’Asie grâce à un ami qui a rédigé et illustré une thèse sur les bambous, « C’était bien le choc de ce voyage, cette graminée qui accompagne les gens toute leur vie, de la naissance au tombeau. S’il y a bien une seule chose que je pourrais déifier, c’est la nature », résume Pic l’agnostique. Initié à la boxe thaïlandaise, il file à Bangkok et loge dans un Bed & Breakfast jouxtant une salle de boxe. C’est dans les alentours qu’il pénètre dans ses premiers temples bouddhistes. « Ce qui m’a frappé en Thaïlande, c’est que n’importe qui, homme ou femme, peut faire une retraite dans sa vie – une semaine, un mois, un an -, sans forcément être pratiquant. Cela m’a plu, car je me suis toujours méfié du glissement entre spiritualité et religion. De la spiritualité, j’aime ce qui est du domaine de l’intime, de la métaphysique, voire du surnaturel, mais je fuis le religieux ! » Pic est un adepte du Yi King, le livre des transformations, « né de l’observation de la nature et qui explique que tout est mouvement ».

« Le Yi King m’a souvent parlé de la prépondérance du petit, l’importance de ces actes quotidiens qui font qu’à notre niveau, on peut faire beaucoup. »

Lui n’a eu de cesse de se réinventer au fil des rencontres et du « partage avec les autres, donc avec soi ». En 1992, il entame une collaboration avec Gilbert Shelton, le père des Freak Brothers, sur une série qui relate avec un humour subversif la vie d’un groupe de rock : Not Quite Dead. « Pas tout à fait mort », mais vivant les mille et une galères des musiciens, brûlant la chandelle au rythme fiévreux d’un riff de guitare électrique et l’urgence pour seule horloge, Shelton et Pic illustrent à leur façon la notion bouddhiste d’impermanence.

Tel est le parcours en zigzag de ce dessinateur publiant aussi bien dans Spirou que dans les sulfureuses revues l’Écho des Savanes et Hara Kiri, alternant le ludique et l’impudique, lorgnant au-delà des cases pour sortir de ses bulles. Comme son ami Christian Kokon Gaudin, le « disciple zen indiscipliné », il aime croquer les bouddhistes de manière irrévérencieuse, à l’image de ce petit moine lubrique (1) qui propose des massages à un officier anglais dans une planche illustrant les nostalgies colonialistes de l’Empire britannique. Des piques, oui, jamais d’attaques, « l’idée de fond est de marquer le respect dans l’irrespect ». Les bouddhistes ne s’y trompent pas : sensible à un hommage rendu aux moines tibétains dans son nouvel album Jardiner Bio, sous la forme de deux bactéries du sol en grande tenue de prêtres, trompe géante en bouche et cymbales à la main, Jigmé Dorji, le directeur de la Maison du Tibet (rencontré par l’entremise de son parrain, le célèbre peintre Sam Szafran), l’invite à tenir un stand lors de la dernière édition du Festival des Cultures du Tibet des Peuples de l’Himalaya.

Gilbert Shelton & Pic
©DR

Bio-Pic

Quand il n’est pas dans son atelier, Pic sort s’aérer dans son jardin. En février 2019, il a sorti la bande dessinée Jardiner Bio, une libre adaptation d’une bible de 600 pages publiée en 2015 sur le jardinage biologique : Le Bio Grow Book de Karel Schelfhout et Michiel Panhuysen. « Réaliser ce livre en bandes dessinées a été une extraordinaire opportunité de se sentir utile au monde, car le fond du travail de l’auteur-jardinier hollandais Karel Schelfhout est éminemment appréciable. »

Compost bokashi, préparations biodynamiques, permaculture, cultures extérieures et intérieures, bioponie, semis et boutures, humus, lombrics, collemboles et toutes ces petites bêtes qui n’ont rien de nuisible… Pic met en scène les nouveaux gestes pour devenir un jardinier écoresponsable. Avec cette idée sous-jacente qu’un bon dessin vaut mieux qu’un long discours : « On a longtemps parlé de l’écologie sans rien faire. « Qu’est-ce que je peux faire à mon petit niveau ? », se défausse-t-on souvent. Mais on peut tout faire, justement ! Trier, composter, manger bio, privilégier les circuits courts… Le Yi King m’a souvent parlé de la prépondérance du petit, l’importance de ces actes quotidiens qui font qu’à notre niveau, on peut faire beaucoup. »

Qu’il s’agisse de jardiner, dessiner ou faire du sport – il a pratiqué l’escrime, la voile en Hollande, la boxe française, anglaise, le muay-thaï, mais aussi le kendo, l’aïkido, le Taï Chi Chuan (méthode Yang) et un peu de yoga -, l’homme roseau, cheveux longs vite noués, tempes grisonnantes, badges au veston, cherche à se poser après une vie à tracer. Il médite à sa manière : « C’est dans mon dessin que je fais de la méditation. J’ai fait de la calligraphie lors de mes études à l’école Estienne, et tous mes albums sont lettrés à la main, parce que c’est mille fois plus beau que le lettrage-machine. Du coup, à travers cette discipline, cette réelle concentration, je vis des états de méditation sur de grandes durées ».

L’entretien touche à sa fin, Pic s’inquiète de ne pas en avoir dit assez, d’être passé du coq à l’âne, lui « l’instinctif », « l’animal farouche ». « Normal, je m’appelle Lelièvre, mais mon signe chinois est le buffle de métal », s’amuse-t-il. Il s’éclipse à vélo sur le boulevard en citant Gandhi : « Vous devez être le changement que vous voulez voir dans ce monde ».

Notes

(1) Caricature de Christian Gaudin qui a édité le livre, Ils sont fous ces Anglais. Textes de Stéphane Germain (La Sirène, 1995)

Photo de couverture : Pic & son chien Elky, 2019 (©DR)

Pour aller plus loin

Les livres de Pic :

Jardiner bio (Éditions Mama, 2019)
Pic & Zou – 45 tours de magie en bandes dessinées (Albin Michel, 2004)
Not Quite Dead, avec Gilbert Shelton (quatre albums chez Tête-Rock Underground, 1992 à 2019)
Une farce pour deux dindons (Futuropolis, collection X, 1987)
Le bois ne rend pas les coups (Flip-book chez Rakham, 1985)
Mix Mix (Futuropolis, collection 30/40, 1984)

Pic & Zou
Sarong
Planche Pic & Zou
Planche Jardiner Bio
Planche Sauvons le chocolat
Moustique
Planche Lutte bio
Moby Dick
Chat
Pochette disque Bahamas
Boîte Prunier
Althéa contre jour
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