©Shutterstock

Patrick Carré :
premiers pas sur un coussin

Avant d’entrer dans la sphère méditative, il faut encore comprendre ceci : d’une façon générale, tous les êtres cherchent le bonheur en fuyant les désagréments. Moi-même qui ne suis qu’un être comme les autres, j’aspire au bonheur et à la fin de la souffrance. Sachant cela, je ne pourrai pas être totalement heureux tant qu’il restera autour de moi des êtres qui souffrent, autour de moi certes, mais aussi où que ce soit dans l’univers.

Or les êtres et moi-même n’avons pas, selon le Bouddha, d’essence, et nous existons ou apparaissons vraiment sans pour autant être réellement. Connaissons-nous des entités qui existent sans être, qui apparaissent sans s’adosser à l’être ? Oui : les paysages et impressions de nos rêves, par exemple, ou encore, les illusions d’un spectacle de « magie ». Ces deux exemples ne sont pas des explications, mais des moyens de « se faire une idée » de l’irreprésentable – l’être et le non-être se compénétrant dans la vue juste d’un seul et même objet. Et cet objet, le seul auquel les grands bodhisattvas prêtent assez d’existence, même illusoire, ce sont tous les êtres torturés par la souffrance que la méditation du bodhisattva sauvera peu à peu.

Pratique de la méditation bouddhiste

Pour méditer, il ne suffit pas de s’asseoir tranquillement. Il faut malgré tout commencer par se retirer et rester calmement assis ou allongé, dans une position dont l’essentiel est la rectitude du dos, une position dans laquelle on ne risque pas de s’endormir sans attendre. Pour savoir quelle position choisir, il faut en essayer plus d’une et, le cas échéant, écouter – et même suivre – les conseils de son maître spirituel. La position trouvée, on essaiera de voir dans quel état on a l’esprit : est-il calme ou agité ? S’il est agité, est-ce sous l’effet de la joie, de la colère, d’autre chose ? Or, dès que l’on exige quelque chose de son esprit et que l’on ne s’est jamais entraîné à la concentration, on remarque – ou plutôt : la majorité de ceux qui essaient de méditer remarquent – que l’observation à laquelle on se proposait de se livrer n’est même plus un souvenir : on est assis dans sa chambre, par exemple, on a le corps dans la chambre, mais l’esprit à la banque, ou bien l’on achève une discussion un peu tendue, on se rappelle un moment exquis, une idée honteuse, n’importe quoi, on a n’importe quelle pensée autre que la simple observation de l’état présent de son propre esprit. Mais ce n’est pas grave ; c’est même parfaitement normal.

La méditation bouddhiste du Grand Véhicule présente deux étapes qui, avec la pratique, finissent par se confondre. La première de ces étapes porte le nom sanskrit de shamatha, et la seconde, de vipashyanâ. Le shamatha ou « calme mental », « quiétude », est un entraînement à la concentration de l’esprit sur un objet « vertueux ». La vipashyanâ, ou « vision profonde », « vision supérieure » consiste, sur la base de la concentration sur un objet, en la connaissance directe de l’essence de cet objet. En théorie, le premier exercice est beaucoup plus facile que le second, mais en pratique, ils sont tous les deux difficiles et, sur ce plan, le premier n’a rien à envier au second : il est (du moins pour moi qui écris en ce moment) très difficile d’atteindre un état de concentration parfaite, ce qu’on appelle samâdhi en sanskrit. Pour cela, il faut commencer par choisir un objet de concentration. Les textes (sanskrits, tibétains et chinois) spécialisés dans la concentration mentale proposent toute une variété d’objets, dont on trouvera une collection intéressante, sinon passionnante, dans le célèbre ouvrage de Buddhaghosa (Ve siècle), grand maître de la tradition Theravada, la Voie de la pureté (en pali Visuddhimagga) qui est en fait la synthèse des « trois corbeilles » du canon pali.

En cette époque troublée dont on peut se demander combien de temps il lui faudra pour se réparer ou s’éteindre, il n’est plus temps d’entrer dans trop de détails et de chercher à avoir une vision toujours plus étendue de tout et de n’importe quoi. Parmi les objets de concentration que le bouddhisme propose, on distingue les objets extérieurs (comme une pierre, une fleur) et les objets intérieurs (visualisation d’un objet, d’une déité tantrique, d’un symbole). Les temps nous conseillent donc d’aller le plus vite possible au vif du sujet et pour cela de choisir un objet intérieur directement plutôt qu’un objet extérieur qu’il faudra, naturellement, intérioriser. De tous les objets intérieurs, il en est un suprême et parfaitement accessible à chacun de nous : l’esprit ou la conscience et ses mouvements – jusqu’à sa paix la plus parfaite.

Méditation sur l’esprit

La méditation qui a pour objet l’esprit, tant au niveau de la concentration par la quiétude que de la connaissance par la vision supérieure, combine forcément ces deux phases puisque l’exercice de la concentration sur l’esprit consiste à « regarder » ses pensées sans intervenir et l’exercice de la connaissance, à reconnaître la nature vide de l’essence de ces pensées ou de l’esprit. Pour se concentrer sur un esprit qui ne s’arrête jamais – de penser, sentir et reconnaître, de raisonner et planer, de visionner des films intérieurs et des séries de souvenirs, etc. –, il suffit ( !) d’en reconnaître les mouvements, d’en repérer les crêtes et les creux, et pour cela d’arrêter de juger et de nommer. Toutes les pensées conscientes sont visibles ; les regarder consiste non à s’en écarter (ce qui nourrirait d’autres trains de pensées) ni à les bloquer (ce qui produit toujours l’effet inverse), mais à les reconnaître, disions-nous, en voyant (sans les nommer) leur émergence, leur très brève durée, leur disparition et la trace qu’elles laissent une fois qu’elles ont disparu. Ces quatre moments d’une pensée, quatre moments de l’esprit, sont bien sûr visibles, mais seulement pour un œil averti.

Pour se concentrer sur un esprit qui ne s’arrête jamais – de penser, sentir et reconnaître, de raisonner et planer, de visionner des films intérieurs et des séries de souvenirs, etc. –, il suffit ( !) d’en reconnaître les mouvements, d’en repérer les crêtes et les creux, et pour cela d’arrêter de juger et de nommer.

Au début, on peinera à démêler les fils qui tissent les instants de l’esprit, on ne se rendra pas du tout compte que l’on n’est plus en train de méditer, mais que l’on rêvasse, entraîné par une suite d’idées ni intéressantes ni inintéressantes, juste de quoi se distraire de l’entraînement. Ensuite, à force de se remettre sur les rails, autrement dit, à force de voir la différence entre « avec » et « sans pensées », de percevoir des commencements et des fins, des émergences et des disparitions, on aura déjà un aperçu du grand bazar que chacun transporte sans trop s’en rendre compte. Il n’y aura plus alors de psychologie, plus de mesures, d’évaluations ni de jugements – d’existence et de valeur. Il n’y aura plus de pensées ignorées, et chaque pensée reconnue ne sera plus un obstacle, mais un tremplin vers la grande absence de pensée.

« Voici donc la méthode suprême, écrit le grand maître tibétain Jigmé Lingpa (1729-1798) : quelles que soient les pensées qui se présentent, ne les bloquez pas, mais ne les invitez pas non plus, et ne les suivez pas ! ». La « méthode » de la récognition des pensées dès leur apparition dans la conscience est « suprême » parce que, menant à la grande absence de pensée, elle permet au méditant d’accéder peu à peu, avec une lenteur qui exige une patience et une persévérance impeccables, aux rivages de l’océan visionnaire de l’absolue liberté qui attend d’être « sonnée » au plus profond de nous. Cette méthode suprême consiste donc à considérer toutes les pensées que l’on peut avoir, des plus sensées aux plus loufoques, juste comme des pensées-à-reconnaître. Ensuite, il ne faut surtout pas bloquer « les pensées qui se présentent » et occupent littéralement le présent du méditant, car cela se traduirait par d’innombrables autres pensées – techniques de blocage, remords, autres techniques, etc. Des pensées présentes, il faudra simplement attendre qu’elles aient fini, qu’elles aient épuisé leur dynamique. Les pensées qui ne se sont pas encore présentées, les pensées dites futures, il ne faut surtout pas les « inviter », aller au-devant d’elles, compter dessus, espérer qu’elles apporteront un message heureux – que sais-je ? Et enfin, les pensées « passées », celles qui disparaissent sans qu’on les ait même vues venir, il ne faut surtout pas les « suivre » en regrettant leur disparition, en cherchant à les retrouver, invitant ainsi plus d’autres pensées que l’instant ne peut en contenir.

Pratiquons donc la « méthode suprême » et, quand nous aurons vu ce qu’il fallait voir, autrement dit quand nous aurons résolu tous les obstacles à la concentration, ainsi que toutes les expériences esthétiques que la concentration peut déclencher – affaire de karma, bien entendu –, nous saurons alors parfaitement nous envoler au secours de celles et ceux (humains, animaux et autres non-humains) qui n’ont même plus la force d’appeler au secours !

Patrick Carré Sinologue, essayiste et romancier, Patrick Carré a traduit nombre de textes majeurs du bouddhisme Mahayana, à partir du chinois, du tibétain et du sanskrit. Directeur de la Collection « Trésors du Bouddhisme » chez Fayard, il Lire +
Liker, Partager !

Ces sujets peuvent vous intéresser

Une méditation sur l’image du Bouddha

Quand vous méditez chez vous en vous concentrant sur une statue, à l’extérieur à l’aide de votre smartphone ou bien encore dans un ...

Zazen : tendre le bâton qui réveille les énergies

Sous ce titre quelque peu provocateur, c’est d’un objet essentiel dans la pratique de la méditation zen dont il va ici être question, ...

La méditation selon une simple nonne Gelugpa

La méditation, ou comment troquer de vieilles et mauvaises habitudes contre de nouvelles bonnes habitudes.