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Méditer :
prendre la responsabilité de sa vision du monde

Swami Prajnanpad, qui fut le maître d’Arnaud Desjardins (1) disait en substance : « Vous ne vivez pas dans LE monde, vous vivez dans votre monde ». Cette manière radicale d’exprimer notre manque de lien avec la réalité une et indivisible me rappelle au quotidien combien il est important de ne pas vouloir imposer notre vision de l’existence à autrui et de ne pas vivre figé dans des croyances et certitudes, qui sont les barreaux de nos prisons mentales.

Le bouddhisme aborde depuis plus de 2500 ans ces notions par le biais de deux de ses principes essentiels, complémentaires et indissociables : l’interdépendance des êtres et des phénomènes et l’impermanence. Contrairement à l’attitude de la plupart des Occidentaux qui appréhendent en général le réel selon un mode binaire : “moi et le monde”, les bouddhistes s’appuient de manière atavique désormais sur la réalité de l’impermanence pour penser et vivre, en prenant en compte que tout ce qui existe est en mutation et transformation constante. Cette attitude, pragmatique, leur donne une grande adaptabilité à ce qu’ils ressentent, aux êtres et aux circonstances. Quand on apprend en effet, dès l’enfance, que rien ne dure, n’est stable, n’existe en soi ou n’est reproductible à l’identique, puisque les causes donnant naissance à chaque chose changent chaque microseconde, pourquoi s’acharnerait-on à vouloir refuser ce qui est ?

Ainsi, la manière dont nous appréhendons la réalité conditionne notre vision de nous-même, des autres, de l’existence. La voie bouddhiste apprend à s’en tenir aux faits, rien qu’aux faits.

L’exercice de méditation proposé ici vous invite donc à prendre conscience de vos projections mentales et à vous déconditionner des schémas conceptuels, des croyances et des émotions qui leur sont associées. Et à remarquer petit à petit combien chacun de vos mots, chacune de vos pensées et émotions, résulte d’automatismes appris depuis l’enfance.

Prenons un exemple simple. Quand vous voyez un brin d’herbe, vous pensez tout de suite : ceci est un brin d’herbe, verte, jaune, selon la saison, et tout un catalogue de sensations, de croyances et d’histoires attachées à ce mot-concept, se répand en vous, inconsciemment, en un instant. Les souvenirs passés envahissent votre perception et vous vous privez de toute nouvelle approche de l’expérience “brin d’herbe” et de ce qui l’entoure, au présent. Sans le vouloir, vous renforcez machinalement la sclérose de votre regard et de votre esprit ; vous vous amputez d’une expérience. Nous sommes tous déterminés par nos habitudes mentales, mais nous pouvons apprendre à nous en exonérer et à les sevrer.

La pratique

Pour cet exercice, je vous propose de vous lever et de marcher en silence, quelques minutes, à votre rythme, sans suivre un plan précis, en restant dans la pièce où vous vous trouvez ou en sortant à l’extérieur, peu importe.

Regardez ce qui vous entoure comme si vous le découvriez pour la première fois, que vous veniez de naître dans cette réalité. Observez sans donner de nom, sans classifier, sans adjoindre d’émotion précise à ce que vous percevez, sans définir la forme qui vous apparaît. Prenez votre temps.

Qu’éprouvez-vous ?
Au début, vous vous sentez peut-être un peu perdu, vous ne savez sans doute pas trop quoi faire ni que penser. C’est parfait. Il n’y a rien à faire d’autre que d’écouter vos sens, votre souffle, vous laisser porter.

Faites confiance à votre corps, à votre esprit.
– Votre corps a eu une consigne de départ : marcher sans but, il le fait.
– Votre esprit a lui aussi reçu une indication : ne rien nommer, ne rien définir.
Laissez-les vous guider naturellement.

« Vous ne vivez pas dans LE monde, vous vivez dans votre monde ». Swami Prajnanpad

Posez votre regard sur ce que vous observez, le réel tel qu’il vous est donné de le voir quand vous ne le qualifiez pas : de l’énergie.
Si vos habitudes mentales reprennent le dessus, ne vous inquiétez pas, c’est un processus normal, laissez-les faire et notez intérieurement la manière dont elles nomment les éléments qu’elles perçoivent. Si c’est détaillé et que vous précisez couleur, épaisseur, genre, etc., revenez à une approche plus directe et dites s’il s’agit simplement de fleur, peau, chaussure, sol, femme, homme…
Si des images du passé ou du futur remontent alors à votre esprit, remarquez qu’elles ne font que passer et qu’elles ne sont pas réelles puisque le passé n’existe plus et que le futur n’est pas encore advenu. En procédant ainsi, vous ne cristallisez plus les pensées et émotions qui vous traversent, vous ne vous identifiiez pas à elles et vous en devenez libre peu à peu.

Puis, reprenez votre marche sans nommer ce que vous voyez.
Le simple fait de percevoir, d’être conscient, de ces allers-retours de l’esprit, vous montre que vous pouvez prendre la responsabilité de la manière dont vous percevez votre monde, votre vie, vos relations aux autres et à vous-même.
De moins en moins dépendant de votre passé, vous découvrez le goût de votre liberté intérieure. Personne d’autre que vous-même ne peut vous l’offrir, et vous le faites.
C’est très réjouissant !
Remarquez la sensation de plénitude et la joie qui se répandent en vous, quand vous mettez ainsi les choses en perspective.

Pour terminer, asseyez-vous et visualisez-vous sous la forme d’une énergie reliée “au ciel, à la Terre et aux autres”.
Prenez conscience que vous êtes la vie, le mouvement, que vous participez à tout ce qui existe dans le monde visible et invisible.
Ici et maintenant, dans cet espace du temps et de votre existence, vous êtes à votre place, enraciné, en paix.
Remarquez-le et remerciez-vous de vous autoriser à mener ce type d’expérience

Catherine Barry Journaliste, et responsable de programmes à France Télévision, Catherine Barry est connue du grand public pour avoir présentée et été rédactrice en chef, entre 1997 à 2007, de la première émission hebdomadaire consacrée au Lire +

Notes

(1) Ancien réalisateur de l’ORTF, Arnaud Desjardins (1925-2011) fut l’un des premiers Occidentaux à filmer puis à transmettre à travers ses nombreux ouvrages les enseignements des grandes traditions orientales, du soufisme au bouddhisme tibétain. Fondateur de l’ashram de Hauteville, en Ardèche, dédié à la recherche spirituelle et à l’enseignement de son maître, Swami Prajnanpad.

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