©Raphaële Demandre

Matthieu Ricard :
Quand l’émerveillement ouvre à la réalité de l’esprit et à la méditation. Partie 1

Le dernier livre de Matthieu Ricard, Émerveillement, est un accès direct à la beauté du monde sous toutes ses formes, sans les limitations de notre conscience ordinaire. À un émerveillement humble, respectueux et serein devant ce qui est. À la gratitude qui nous conduit à expérimenter, la bonté - et beauté - fondamentale de notre être. À une forme de responsabilité en montrant la place de l’humain en interdépendance avec l’univers qui l’entoure. À l’amour sans condition pour tout ce qui est. Car il s’agit comme le dit Matthieu Ricard de « s’émerveiller de tout, du rien, du simple, de la feuille, du rocher, de l’eau, d’un détail de mousse comme d’un paysage sublime. De retrouver un regard d’enfant sur la nature, son infiniment grand et son infiniment petit. » Ce livre finalement ne se dit pas, tant l’expérience intérieure indicible qu’il provoque ne peut être que personnelle. Il se médite avec son auteur qui en livre quelques clés.

Vous avez intitulé votre ouvrage Émerveillement : existerait-il une forme d’émerveillement spécifiquement « bouddhique » ?

En ce qui concerne cet ouvrage, le mot émerveillement a surgi en mon esprit un matin, en Islande, pour exprimer l’état de ravissement que je ressentais en présence de la nature sauvage. J’ai alors souhaité rendre hommage en images à la beauté de notre monde et de la vie sous toutes ses formes. On pourrait effectivement parler « d’un émerveillement bouddhiste ». Il reviendrait alors, par exemple, à la prise de conscience des qualités extraordinaires de l’Éveil, d’un maître spirituel et de ce que représentent notamment les étapes graduelles de la voie, la valeur d’une existence humaine, ou bien encore la réalité de l’interdépendance et de la loi de cause à effet… Si l’on considère la dévotion au maître, c’est bien plus qu’une simple adoration ou une foi aveugle. En tibétain, ces deux termes se traduisent par « aspiration respectueuse » : aspiration à acquérir des qualités similaires à celles du maître tout en ressentant un profond respect vis-à-vis d’elles. D’une certaine manière, c’est aussi ce que l’on peut ressentir face à une nature sauvage : on éprouve l’aspiration à se mettre en harmonie avec elle. Et cela, de manière naturelle, avec humilité et respect.

Au-delà de l’émerveillement que suscite la seule qualité des photos présentées ici, ce livre pourrait apparaître comme un guide de méditation ouvrant à des principes bouddhistes importants comme l’interdépendance, la compassion, l’altruisme, comme si vos photos avaient le pouvoir d’ouvrir notre cœur à toutes ces qualités.

Oui, enfin, relativisons… Je ne fais rien de particulier, ce sont les paysages eux-mêmes qui sont porteurs de ces potentialités (rires). Le spectacle de la nature, quand il n’est pas superficiel, dévoile notamment deux choses à notre conscience : l’interdépendance et l’impermanence qui sont au cœur de l’enseignement du Bouddha, et qui visent à nous apprendre à nous détacher des préoccupations ordinaires, mondaines (1)… La nature est une enseignante hors pair !

Les maîtres encouragent la méditation dans la nature qui permet de toucher du doigt l’interdépendance et l’impermanence de tous les phénomènes. Pensez-vous que l’émerveillement puisse être un remède à nos passions, ou comme le disent les bouddhistes, à nos facteurs perturbateurs ?

Lorsqu’un ermite se retire dans un endroit isolé, sauvage, pacifiant, régénérateur et propice à la pratique, c’est pour entraîner son esprit dans un environnement dans lequel il pourra s’adonner aux méditations et s’émerveiller des qualités spirituelles du chemin, de celles de son maître spirituel, du Bouddha, et cela, en offrant moins de prises aux préoccupations « mondaines » ordinaires. La plupart des grands ermites qui en ont fait l’expérience ont composé des poèmes ou écrits des louanges en hommage à ces lieux si favorables à la contemplation et si bénéfiques pour les débutants. Alors que ceux qui ont déjà développé de grandes réalisations peuvent méditer n’importe où, il est recommandé aux novices, qui sont encore sujets à la confusion, de se retirer dans la nature, loin de tout. C’est propice à l’épanouissement de la pratique spirituelle et incite à méditer, à entraîner notre esprit. La joie et l’émerveillement qui en résultent, croissent au fur et à mesure qu’on les éprouve et, suscitent un sentiment de plénitude qui, avec le temps, devient un trait durable de notre tempérament. Les lieux sauvages contribuent à une bonne santé physique et mentale.

Quand on n’a pas le loisir de se retirer du monde, peut-on commencer par développer cette capacité à s’émerveiller, au quotidien, devant des choses plus banales ?

On peut rapprocher l’émerveillement d’une autre notion du bouddhisme : la vision pure, qui revient à changer de regard sur les choses. Cela peut prendre différentes formes, car cette aptitude peut naître en notre esprit, en toutes circonstances, en croisant le regard d’un enfant qui vient de naître ; en étant témoin d’un acte de grande bonté ; en s’entraînant à voir la nature de bouddha en chaque être ; en reconnaissant que tous les phénomènes sont dénués d’existence propre ; en développant des qualités comme la bienveillance, l’altruisme, la tolérance, la compassion, la non-violence, etc. L’émerveillement peut ainsi être associé à la compréhension de la nature ultime des choses.

« Le spectacle de la nature, quand il n’est pas superficiel, dévoile notamment deux choses à notre conscience : l’interdépendance et l’impermanence qui sont au cœur de l’enseignement du Bouddha, et qui visent à nous apprendre à nous détacher des préoccupations ordinaires, mondaines… La nature est une enseignante hors pair ! »

Il est donc possible de développer une disposition à s’émerveiller en devenant attentif à ce qui peut provoquer cette disposition intérieure : l’immensité du ciel, de l’océan, d’une montagne, ou tout bonnement le fait de contempler la simplicité naturelle de l’esprit derrière le flot des pensées qui le traverse. Que ce soit l’émerveillement à la présence éveillée en chacun de nous, l’enchantement de l’instant présent, le potentiel de l’être humain à atteindre les plus hautes réalisations, il n’y en a en fait que l’embarras du choix, pas besoin de partir en Patagonie pour cela (rires)… Attention cependant à ne pas vouloir le ressentir à tout prix, de manière factice, pour ne pas risquer de développer une forme d’attachement à une perception, à un concept, à une illusion. Il ne peut pas être artificiel, il requiert certaines causes pour surgir, il faut les identifier. Et comme tout entraînement : au début, ça ne vient pas, puis au fur et à mesure les résultats sont de plus en plus tangibles, jusqu’à devenir un état naturel.

Jean-Pierre Brouillaud, un de vos amis qui est aveugle, décrit dans un très beau texte que la capacité d’émerveillement ne nécessite pas forcément l’organe sensoriel de la vue, mais qu’il passe par une réalisation intérieure…

Oui, c’est vrai, il a une capacité à s’émerveiller qui est phénoménale ! Il a voyagé dans le monde entier et, bien qu’aveugle, a décrit magnifiquement et en détail ce qu’il est incapable de contempler avec ses yeux, mais qu’il perçoit en faisant appel à tous ses autres sens. Il dit en substance qu’à l’évocation du verbe « émerveiller », il entend, lui « aimer et veiller ». Et, ajoute-t-il, « l’émerveillement fluidifie la glace de notre torpeur. Il est à l’amour ce que le vent est aux cordes tendues de la harpe ». C’est inspirant !

Si vous n’aviez qu’une citation pour terminer cet entretien ?

Il y en a une que j’aime bien, peut-être extrême : « Ce qui n’est pas entrepris pour le bien d’autrui est inutile ». Autrement dit, le bonheur égoïste est voué à l’échec.

Antony Boussemart Antony Boussemart est diplômé en japonais des Langues O. Pratiquant du bouddhisme vajrayana, il est également spécialiste des religions japonaises et travaille pour un centre de recherches spécialisé sur l’Asie. Il Lire +

Notes

(1) Ces préoccupations mondaines sont généralement réunies sous les huit principes mondains que sont les « couples » : gains/pertes, bonheur/malheur, propos plaisants/propos déplaisants, compliments/critiques.

Pour aller plus loin

– Site de Karuna-Shechen : karuna-shechen.org

À lire :

Émerveillement de Matthieu Ricard (Éditions de La Martinière, 2019)
Aller voir ailleurs, dans les pas d’un voyageur aveugle de Jean-Pierre Brouillaud (Points, Aventure, 2016)

La Vallée du Zitsa Dégou, au Tibet oriental (2003)
©M.Ricard / La Martinière
Monastère de Thangboché, Khumbu, Himalaya, Népal (2005)
©M.Ricard / La Martinière
Irrawady River Delta, Burma (2008)
©M.Ricard / La Martinière
The Grand Prismatic Spring, Yellowstone National Park, USA (2009)
©M.Ricard / La Martinière
Chutes de Seljalandsfoss, Islande (2014)
©M.Ricard / La Martinière
Falaises et plages de sable noir de Dyrhólaey, Islande (2014)
©M.Ricard / La Martinière
L'Annapurna et la chaîne himalayenne (2017)
©M.Ricard / La Martinière
Plage de sable noir, au nord de Vik, Islande (2018)
©M.Ricard / La Martinière
Sources de Brytalaekir, réserve naturelle de Fjallabak, Islande (2018)
©M.Ricard / La Martinière
Vestrahorn, Islande (2018)
©M.Ricard / La Martinière
Fjord de Mjóifjördur, Islande (2018)
©M.Ricard / La Martinière
Chute d'Aldeyjarfoss, Islande (2018)
©M.Ricard / La Martinière
Aurore boréale prés de Carcross, Yukon, Canada (2018)
©M.Ricard / La Martinière
Survol du Yukon, région de Whitehorse (2018)
©M.Ricard / La Martinière
Fish Lake, Yukon, Canada (2018)
©M.Ricard / La Martinière
©M.Ricard / La Martinière

Karuna-Shechen

Karuna-Shechen est une association à but non lucratif avec pour idéaux l’altruisme et la compassion en action. Le nom de Karuna-Shechen exprime sa mission tout en rendant hommage à ses origines : « Karuna » signifie compassion en sanskrit et « Shechen » est le nom d’un monastère important au Tibet et au Népal. Fondé en 1695 dans le Tibet oriental, il était le cœur d’un réseau de près de 160 monastères relevant de la tradition Nyingma. Entièrement rasé par les Chinois en 1957, il fut dans un premier temps reconstruit sous l’impulsion de Dilgo Khyentse Rinpoché dans le Népal voisin, à proximité du célèbre stoupa de Bhodnath, puis dans sa région d’origine au Tibet lorsque Dilgo Khyentse Rinpoché fut autorisé à s’y rendre en 1985. Bien que les actions humanitaires de Karuna-Shechen aient vu le jour au milieu des années 1980, l’association a été officiellement fondée par Matthieu Ricard en 2000. Composée d’une équipe de près de 200 permanents et bénévoles, elle apporte chaque année son aide à plus de 300 000 personnes essentiellement dans le nord de l’Inde, au Népal et au Tibet oriental.

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