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Luca Governatori :
voyage intérieur du bouddhisme tibétain aux profondeurs de la psyché de Jung

Imprégné de bouddhisme, il a su tirer du Livre rouge de Jung une sagesse de l’incandescence qu’il révèle dans son dernier ouvrage, Les nuits de Jung. Rencontre avec un philosophe thérapeute.

Comment avez-vous découvert le bouddhisme ?

Après avoir fait des études de philosophie et réalisé des films, à trente-deux ans, dans un moment de crise, j’ai interrogé beaucoup de choses dans ma vie. Pour trouver des réponses, je me suis tourné vers l’Orient, et suis parti en Asie où j’ai découvert les fondements de la mystique tibétaine de lama Govinda Rinpoche. Ce fut une vraie rencontre philosophique, car son enseignement est incarné et oral. Mais l’essentiel reste la méditation sur l’enseignement. Cette pratique peut conduire à expérimenter un point de non-dualité, où l’on devient l’enseignement.

Ensuite, j’ai suivi pendant trois ans un maître tibétain, Lama Sangyay Tendzin, qui vit dans les Pyrénées. Puis, je suis allée au Népal pour recevoir la transmission des maîtres de la lignée Kagyu. Désormais, je médite et je pratique tous les jours le calme mental, j’essaye d’adapter ce que j’ai appris à mon quotidien en Occident, notamment les matrices communes aux différents courants spirituels.

Quels sont les grands principes du bouddhisme qui vous parlent et vous impactent au quotidien ?

La notion de vacuité. Car chaque élément est ouvert à l’infinité des possibles. C’est comme si le cosmos se réinventait sans cesse. Cela redonne à la vie une possibilité d’effervescence et de créativité permanente loin des concepts figés.

L’autre notion essentielle pour moi est celle de la compassion. L’acceptation de la vie sous toutes ses formes. Aller au-delà des barrières conscientes et inconscientes qu’on peut mettre en place et qui engendrent une forme de refus. La compassion est vraiment cette invitation à tout embrasser dans le vivant, à ne plus rien vivre comme un conflit, mais comme une opportunité exceptionnelle.

Vous avez écrit une thèse philosophique sur le Livre rouge de Jung : que représente-t-il pour vous ?

C’est le récit d’une expérience intérieure à travers laquelle Jung contacte des états visionnaires et réalise que la réalité n’est pas une et immuable, mais multiple. Il découvre que les êtres peuvent exister sous des formes visibles et invisibles. Il montre que la panoplie de la réalité est infiniment plus large que nos représentations. Le Livre rouge a donc été une rencontre choc pour moi, car il exprime des choses que je n’arrivais pas à dire, à appréhender. La lecture de ce livre m’a aidé à retrouver mon propre royaume intérieur.

Pourquoi le voyage en Inde fut-il le moment le plus important de la vie de Jung ?

À cinquante ans, il ne connaissait pas du tout l’Asie. Il découvre donc concrètement à travers les paysages et l’atmosphère de l’Inde tout ce qui alimente une grande partie de son dialogue avec son propre inconscient, peuplé de formes et d’images : une intensité qui renvoie à la profondeur de l’histoire de l’Orient. Il retrouve en Inde, son Orient intérieur. L’Orient est le lieu où le soleil se lève. « Je retrouve ma nature solaire », disait-il.

Quelle est l’influence du bouddhisme sur la pensée de Jung ?

En écrivant les préfaces des livres tibétains, il fait bien la dissociation entre ce qu’est le bouddhisme et son approche psychologique. Il refuse la notion de vie antérieure qu’il juge métaphysique donc impropre à être corroborée par l’expérience directe. Il se veut empirique, scientifique avec des repères stables. Mais dans les deux-trois dernières années de sa vie, il revient vers les enseignements du Bouddha. Dans le Livre rouge, il y a plein de dessins de Jung qui ressemblent à des mandalas, mais ce sont seulement des visions qui surgissent en lui. Le fait qu’elles évoquent des figures bouddhistes met en lumière cette notion d’inconscient collectif chère à Jung, qui suggère que nous sommes tous hantés par des archétypes qui embrassent toutes les cultures et toutes les religions. Il disait : « Tout homme possède deux âmes ». Une personnelle et une impersonnelle, collective qui le relierait à l’histoire de l’humanité entière.

Comment Jung peut-il avouer être deux quand tous les chemins de la guérison intérieurs visent à s’unifier ?

Il fait effectivement l’expérience d’une césure intérieure. Il écrit que, déjà enfant, il avait l’impression d’avoir deux personnalités bien distinctes. L’une aux prises avec le quotidien et l’autre en lien avec le cosmos. Adulte, cela se retrouve avec d’un côté le psychiatre reconnu, scientifique ; et de l’autre, une vie plus secrète, solitaire que l’on retrouve dans le Livre rouge. Mais, peu à peu, le parcours de sa vie lui permet transcender cette scission et retisser les liens entre ces deux dimensions de son être qui étaient coupées. Il faut le labeur d’une vie pour parvenir à se réunifier. Que tout ce qui est opposé n’entre pas en conflit, mais s’embrasse permettant ainsi l’éclosion d’un espace de conscience supérieur. L’Inde a pu l’aider dans ce cheminement, car dans la tradition hindouiste et bouddhiste, la notion de non-dualité est un point culminant de l’existence, où l’on dépasse les antinomies pour englober tout ce qui s’oppose.

Quelle sagesse Jung a-t-il tiré de ces nuits pleines de visions ?

Deux grands enseignements qui sont exprimés dans le Livre rouge. Le premier :  la compréhension que tout conflit extérieur n’est que la projection d’un conflit intérieur. Plutôt que de les alimenter, il explore ce qui est désaccordé en lui, en plongeant dans ses abîmes intérieurs. Cette démarche est un pivot de sagesse : ne pas alimenter le conflit, mais revenir à la guerre intestine de soi à soi.

« Le Livre rouge a été une rencontre choc pour moi, car il exprime des choses que je n’arrivais pas à dire, à appréhender. La lecture de ce livre m’a aidé à retrouver mon propre royaume intérieur. »

Le second invite à avoir le courage de quitter la croyance en un dieu qui viendrait de l’extérieur pour redécouvrir la multitude des visages du divin. Ce qui donne lieu à des images déroutantes d’un dieu qui serait à la fois beau et laid, pur et impur. Sagesse de redécouvrir que l’homme est divin par essence.

« Laisse la pluie tomber, laisse le vent bruire, laisse les eaux couler et le feu jeter ses flammes. Laisse à chacun sa croissance, laisse son temps à ce qui est en devenir ». Ces mots de Jung, dictés par un oiseau blanc dans le Livre rouge, ne sont-ils pas proches du fameux « oui à ce qui est » bouddhiste ?

Taï Sitou Rinpoché, grand maître de la lignée Kagyu, enseignait très simplement avec un rire enfantin : « Dépasser le karma, c’est seulement Let it be ». Laisser faire, laisser être. Mais il faut souvent plusieurs vies pour entrer dans l’espace du laisser-faire, laisser-agir dans le mouvement naturel de l’existence. L’accepter tel qu’il est dans sa plénitude et sa vérité intrinsèque.

Dans son incandescence, le Livre rouge réunit les contraires et brise la dualité. Aspire-t-il donc à trouver l’apaisement bouddhiste qui passe aussi par cette unification ?

La création est faite de construction et de destruction simultanées, et la destruction est nécessaire au mouvement. Il s’agit donc, ici, d’ouvrir la notion de souffrance à quelque chose de plus large et de se libérer de la souffrance en entrant dans notre souffrance intérieure et en l’apaisant. C’est non seulement possible, mais aussi réjouissant. Car installer en soi une sorte de paix est le rêve de toute vie humaine.

Blanche de Richemont Philosophe de formation, voyageuse infatigable, journaliste, écrivain et conférencière, Blanche de Richemont est notamment l’auteur d’Éloge du désert et Éloge du désir (Point Seuil, 2016), Le souffle du Lire +

Pour aller plus loin

Les nuits de Jung de Luca Governatori (Almora, 2019) > En savoir plus
Mystique et psychologie du Livre rouge de Luca Governatori (Almora, 2019)
Le Chemin des nuages blancs. Pèlerinages d’un moine bouddhiste au Tibet de Lama Govinda (Albin Michel, 2008)

La mini bio de Luca Governatori

Après un DEA de philosophie, Luca Governatori intègre la FEMIS en section réalisation. Pendant quatre ans, il est scénariste et réalisateur pour le cinéma. Puis il arrête tout pour faire une série de voyages en Asie. Il découvre Jung à ce moment-là et commence une thèse sur le Livre rouge, dont son ouvrage, Les nuits de Jung, s’est inspiré. Il a également été formé à la pratique des états modifiés de conscience pour proposer un accompagnement thérapeutique et spirituel autour de l’exploration des vies passées.

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