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Le samsâra : les engrenages de la Roue de la Vie dans le cycle de la souffrance

Cercle vertueux ou cycle infernal, comment prendre conscience que nous sommes responsables de la manière dont la roue tourne…

Face à une situation difficile ou des personnes malveillantes, nous disons parfois avec une certaine légèreté à ceux qui les subissent : « La roue tourne ». Cette banale et impersonnelle expression populaire, censée les consoler et leur redonner espoir et confiance alors qu’elle est généralement agaçante et malvenue dans un contexte où tout semble s’écrouler autour d’eux, symbolise que rien ne dure et que le temps, cyclique par définition, apporte à chacun son lot de bonheur et de souffrance. Ce qui se traduit au Maroc par un aphorisme on ne peut plus approprié : « Un jour pour toi et un autre pour autrui ».

Autre continent et manière d’énoncer cette réalité, en pays bouddhiste, ce morceau de véhicule, dit roue karmique des existences ou samsâra, raconte avec moult détails et toutes les nuances attachées à cette tradition ce qu’est le cycle des existences et des renaissances pour chacun d’entre nous. Au propre pour certains, au figuré pour d’autres, et au propre et au figuré pour toute une partie des pratiquants. Car il en est du bouddhisme comme de toute religion, il existe a minima deux niveaux de compréhension des enseignements et pratiques : exotérique et ésotérique.

Le cycle des existences : des mondes et nous

La description assez terrifiante de la roue du samsâra, proposée à l’origine par le Bouddha Shakyamuni à l’usage notamment des illettrés, vise à faire s’interroger le méditant sur les mécanismes - causes et effets - de ses choix et sur l’ignorance, source de ses souffrances. Le karma donne donc le tempo aux naissances, vies, morts, renaissances, qui se déroulent ici sous l’œil de Yama, le monstrueux seigneur de la mort, qui enserre dans ses griffes chaque destinée.

À l’image de l’univers en mouvement et évolution perpétuelle puisque rien ne dure en soi ni par soi, cette roue fonctionne sans jamais s’arrêter. Sa représentation, métaphorique, mais redoutable de précision, se compose du centre à la périphérie :

- D’un moyeu central où sont dépeints les trois poisons fondamentaux sous forme d’animaux : ignorance-confusion-illusion-bêtise (cochon) ; attachement-orgueil-désir-avidité (coq) ; aversion-haine-agressivité (serpent). Tous trois se mordent par la queue en tournant en rond et se stimulent ainsi les uns des autres en nourrissant l’ego des êtres dans tous les domaines : physique, psychologique, etc. Pour le Bouddha, le nœud de nos problèmes provenant de l’ignorance, c’est donc elle que nous devons soumettre en priorité.

- D’un premier cercle, interne, divisé en deux moitiés, où s’expriment les causes et conditions de nos choix et leurs effets : nos karmas positifs et négatifs à l’origine des divers types de souffrance que nous éprouvons. Dans la partie blanche, des humains se déplacent vers le haut en semblant flotter avec des expressions ravies sur leur visage : ils sont en paix et destinés à vivre principalement dans les domaines des humains, des demi-dieux et des dieux. Dans la section noire, des hommes et femmes parfois difformes semblent chuter vers le bas tout en exprimant angoisse et terreur, et devront quant à eux expérimenter les mondes inférieurs.

- D’un second cercle composé par les six domaines de renaissances possibles. De haut en bas, en allant dans le sens des aiguilles d’une montre, sont présentés les royaumes potentiellement heureux : des dévas, les dieux, qui vivent dans des palais, communiquent par la pensée ; des azuras, les demi-dieux, les titans, habillés d’armures, qui sont dans un état d'hostilité, d’agressivité, de violence, de jalousie et de lutte perpétuelle pour s’accaparer les biens des dieux. Et enfin des humains. Leur succèdent les univers dits de grandes souffrances : des prêtas, les esprits avides et affamés au ventre énorme, au cou étroit et à la bouche minuscule qui les empêche de se nourrir ; des enfers où demeurent des habitants tourmentés des froids ou chaleurs extrêmes, etc., et le domaine des animaux. Selon la compréhension des pratiquants, ces catégories sont interprétées au propre ou au figuré : ce sont alors des états mentaux.

Tout changeant sans cesse et personne ne se résumant seulement ce qu’il semble être, nul n’est jamais condamné à une forme de damnation éternelle.

Quoi qu’il en soit, du fait des lois du karma et de l’impermanence, les membres de ces communautés vivent dans des situations instables et migrent régulièrement d’un univers à l’autre. Cette approche pourrait conduire à penser que nous sommes prisonniers de ce système. Mais si nous prenons le temps de nous poser et de développer une meilleure connaissance des mécanismes en jeu, le sens caché de ce schéma se dévoile alors. Tout changeant sans cesse et personne ne se résumant seulement ce qu’il semble être, nul n’est jamais condamné à une forme de damnation éternelle. La conscience que nous avons de nos actions, pensées, paroles, et l’orientation que nous leur donnons, dès lors qu’elles sont bonnes, aimantes, bienveillantes, compassionnelles, agissent en nous, dégageant peu à peu des tourments par exemple psychologiques dans lesquels nous nous débattons. Le message est clair : chacun détient son destin entre ses mains.

- D’un dernier cercle qui forme le contour de la roue. Y figurent les douze liens interdépendants (coproduction conditionnée) qui maintiennent l'homme dans le samsâra. Ils agissent dans cet ordre : l'ignorance, l’action- le karma, la conscience, le nom et la forme, les six sens, le contact, les sentiments-émotions-sensations, la soif-désir-attachement, la saisie-appropriation, le devenir-existence, la naissance, la vieillesse et la mort.

- Enfin, à l’extérieur, un Bouddha indique le chemin à suivre pour en finir avec ce cycle : le noble sentier octuple.

Ainsi, ce sont notamment nos états de conscience, nos actions-paroles-pensées, les liens que nous tissons avec nos environnements, qui nous font passer d’un état à l’autre. La loi de cause à effet à l’origine de ces « transmigrations » psychiques et physiques – et des renaissances - n’implique pas qu’une unique cause donne un effet unique, mais qu’une multitude de conditions aboutit à des résultats donnés. Leur décryptage, complexe, suppose que le pratiquant développe une vision panoramique de la réalité. Le Bouddha a donné des outils pratiques pour le faire et pour nous aider à « démonter » nos projections et fabrications mentales. Travailler sur ces mécanismes nous permet de nous en libérer.

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Mary-Tara O'Neill Mary-Tara O’Neill côtoie depuis près de quarante ans le monde bouddhiste : maîtres de toutes traditions, pratiquants aguerris, spécialistes divers et humains lambda comme elle. Toutes ces années, son challenge a été de se Lire +
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