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La voie spirituelle n’est pas une voie romantique

Se fuir et fuir la réalité ne libère pas de la souffrance.

En Occident, nous nous engageons parfois sur une voie spirituelle, comme nous le ferions dans une relation amoureuse, pleinement, pulsionnellement, aveuglément, émotionnellement, sensuellement, sans restriction. Tout est bon par moment pour tenter d’occulter la réalité du quotidien, notre peur de vivre et retrouver symboliquement cette fusion primaire du bébé avec sa mère, ce paradis que nous avons perdu, et dont nous nous pensons carencés. Les maîtres, les gourous, revêtent alors à nos yeux, sans qu’ils n’aient rien d’autre à faire qu’à nous accueillir le sourire aux lèvres -d’où certaines dérives possibles - tous les attributs idéalisés du père, mari, amant ou, selon les cas, de la mère, femme, maîtresse que nous recherchons pour combler ce manque originel. Ils sont à nos yeux le Graal qui nous réparera, nous complètera, nous rassurera, fera taire comme par magie notre sentiment d’abandon, nos angoisses et nos obsessions. Dans ces jeux d’influence, qui donnent à l’autre un pouvoir absolu sur soi, sont inclus tous les ingrédients de l’amour romantique auquel tant de personnes aspirent dans nos pays. Mais suivre une voie spirituelle est l’exact opposé de l’explosion de sentiments contradictoires et des liens de dépendance exaltés notamment dans les contes de fées européens ou remarquablement mis en scène par les romanciers du XIXe siècle.

Ne plus se vivre séparé : espoir ou réalisme ? Deux chemins inconciliables

En simplifiant beaucoup, l’amour romantique dans les contes ou romans prône les louanges d’un idéal d’amour qui naît dès le premier regard, et de couples éternellement fous amoureux jusqu’à et au-delà de la mort, nageant dans un bonheur aseptisé, merveilleux, enchanté, loin des problèmes du quotidien, de la société, de l’éducation des enfants. L’espoir partagé des deux partenaires consiste ici à vivre à jamais dans un Eden perpétuel en acceptant ce leurre fabuleux du mental : une fusion aliénante avec l’autre est possible et souhaitable. Quitte à s’oublier pour cela. C’est même la condition pour accepter de penser sa liberté en fonction de l’autre et construire, soi-même, un à un, les barreaux de sa prison intérieure.

Cet attachement démesuré à l’autre magnifié continue tant que nos peurs-émotions nous aveuglent, que nous ne sommes pas conscients que nous nous spolions ainsi de tout avenir conçu, rêvé, imaginé, crée par nous-mêmes, pour nous-mêmes. Et que la biologie inhérente à ce processus - qui ne dure que quelques années selon certains scientifiques, nous conditionne : avec en haut du podium des stimulateurs comme la dopamine, neurotransmetteur appelé hormone du plaisir qui active les zones de récompense du cerveau, et la noradrénaline, une hormone qui provoque des effets proches de ceux résultants de l’utilisation de stimulants tels que la méthamphétamine. Ce n’est pas le sujet ici, mais une autre version du couple est bien entendu possible quand nous en terminons avec les fantasmes associés au lien amoureux et que nous cessons de fuir ce que nous sommes.

Pour ceux qui le souhaitent, la voie spirituelle s’ouvre sans doute ici. Le voyage qui commence alors se fait seul (couple ou pas) et consiste à affronter la souffrance ressentie, sans filtre, en s’appuyant sur notre expérience et non sur nos croyances, pour soulever, un à un, avec courage, détermination, sans violence et avec compassion envers soi-même, les voiles des illusions créés par le mental pour aveugler l’esprit. Ce face-à-face, sans concession, se déroule en progressant de l’extérieur vers l’intérieur de soi-même. Il faut des années, les bouddhistes disent plusieurs vies, pour se « déconditionner » de ses habitudes, émotions négatives, certains empêchements liés à l’éducation. Mais, au bout du chemin, de l’autre côté du miroir, y compris dans cette existence, se dévoile peu à peu la réalité sereine et merveilleusement tendre, joyeuse et aimante de notre être. Car, comme le disait Swami Prajnanpad, le maître d’Arnaud Desjardins : « Tout se joue dans l’esprit. C’est lui, sa manière de discerner les choses, qui crée le monde dans lequel vous vivez. Vous demeurez dans un monde qui vous est propre. »

Pas à pas :

Sommairement, cette traversée intérieure implique de :
– Faire un état des lieux, neutre, instant après instant, de ce qu’est notre esprit : sauvage, dispersé, rebelle, conditionné, contradictoire, réactif aux circonstances, etc.
– Observer sans les juger les flux de pensées, d’émotions, de concepts incessants qui, en général, orientent nos actions et décisions, sans même que nous nous en rendions compte.
– Se familiariser avec ces mouvements en les « regardant » un à un pour connaître leurs conséquences.
– Avoir confiance en notre expérience.
–  Ne pas oublier que l’impermanence règne en maître, qu’elle est notre tempo.

Pour cela, nous avons la chance de disposer d’un matériau accessible à toute heure du jour et de la nuit : notre esprit. Suivre ce processus et en accepter les hauts et les bas nous permet de remonter peu à peu au plus près de ce que nous étions avant que la souffrance et le mental ne dominent et n’orientent la moindre de nos pensées, actions et émotions. Ce que la tradition du Mahayana appelle « retrouver le visage d’avant notre naissance », c’est-à-dire un état dépourvu de tout conditionnement. La confiance est primordiale, essentielle, sur ce chemin. Confiance en soi, en son expérience pour se libérer du carcan des croyances et s’autoriser humblement à se tromper.

Avoir confiance en soi en étant conscient de la sublime non-existence des choses

Pour nous rendre libres de lui-même et de nos concepts, le Bouddha disait : « Ne croyez rien que vous n’ayez vous-même expérimenté. Soyez votre propre lampe ». S’il est vrai que nous appuyer sur notre expérience et non sur nos croyances pour suivre la voie permet de vivre en cohérence avec soi-même, il importe cependant de ne pas prendre chaque phrase de ce grand sage au pied de la lettre.

S’il est vrai que l’expérience est le terreau de l’esprit encore en friche, il importe de nuancer ce que nous apprenons de cette jauge intérieure qui n’est en rien infaillible, mais fluctuante, puisque soumise à l’impermanence et à la production conditionnée. Si nous prenons nos expériences pour argent comptant, nous risquons de nous appuyer dessus pour en tirer des conclusions hâtives et construire des dogmes « personnels ». Nos expériences piègent alors nos pensées et émotions en agissant comme des sables mouvants qui nous entraînent dans les enfers des croyances. Ainsi, toute expérience est sujette à caution tant que nous ne sommes pas suffisamment aguerris et conscients pour l’observer avec recul, sans nous identifier émotionnellement à ce qui se passe dans l’instant et à ce que nous vivons. En revanche, quand nous la vivons, la pensons, l’actons, en prenant en compte les grands principes bouddhistes et scientifiques de la réalité des phénomènes - tout est impermanent, interdépendant, coproduit et coconditionné, et rien n’existe en soi ni par soi -, nous l’interprétons moins au fil du temps ; elle est décryptée de manière factuelle et reflète de plus en plus la réalité une et indivisible.

« Tout se joue dans l’esprit. C’est lui, sa manière de discerner les choses, qui crée le monde dans lequel vous vivez. Vous demeurez dans un monde qui vous est propre. » Swami Prajnanpad

Pour « travailler » avec notre expérience, gardons en mémoire que tant que nous ne sommes pas des observateurs neutres, factuels, conscients de ce qui se passe en nous, ce que nous comprenons en nous appuyant sur notre vécu dans un présent T1 évolue très vite. Le savoir, le prendre en compte, atténue de manière formidable l’importance que nous octroyons à nos sensations, et à notre chère personnalité-ego ; notre grande aptitude à l’autosuffisance disparaît progressivement d’elle-même, et nous pouvons enfin accepter de nous faire confiance. Là, est notre véritable luxe intérieur d’êtres humains : dire oui à ce que nous éprouvons sans que cela devienne un drame affectif. Nous sommes vivants, réactifs, il peut arriver que certaines situations conflictuelles ou des peurs que nous pensions dépassées nous replongent dans le bain d’huile bouillant des émotions, mais si la conscience est présente, nous sommes en capacité d’examiner, d’accepter, de dire oui à ce qui est, sans état d’âme. Un phénomène déclenche une réaction, on regarde, on conçoit que c’est ponctuel, et le catalyseur initial ne devient qu’un objet lambda. Les pensées qui défilent ensuite à nouveau comme des pom-pom girls agitées dans notre mental, reprennent leur chorégraphie sans générer de stress particulier puisque nous sommes en capacité de poursuivre l’observation pas à pas.

L’entraînement de l’esprit peut changer une vie à tout âge. Mais cela ne se fait pas d’un coup, il s’agit d’un apprentissage. Nous en avons tous déjà beaucoup réussis, il n’y a pas de raison d’échouer à celui-ci si tel est notre désir profond.

La vraie détente intérieure débute là ! La certitude indestructible d’être sur le bon chemin aussi. Nous nous libérons peu à peu des automatismes qui dominaient jusqu’alors notre quotidien. Nos relations à nous-mêmes, au monde et aux autres changent. Et nous nous sentons plus cohérents et plus en phase avec l’existence.

La voie spirituelle n’est donc pas une voie romantique. Délaissant volontairement le délicieux enivrement que procurent en apparence les flonflons des émotions, elle est découverte de soi-même et de ses potentialités, et donne les moyens d’être serein tout en rendant nos proches heureux.

Mary-Tara O'Neill Mary-Tara O’Neill côtoie depuis près de quarante ans le monde bouddhiste : maîtres de toutes traditions, pratiquants aguerris, spécialistes divers et humains lambda comme elle. Toutes ces années, son challenge a été de se Lire +
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