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La mort : le bardo du devenir,
symbole de toutes nos transformations

« Ne croyez pas que se préparer à la mort, comme si elle devait survenir à l’instant même, soit inutile. Car même si notre vie se prolonge des années, nous ne sommes jamais suffisamment mûrs pour affronter ce passage. Ce qui n’est pas le cas des êtres éveillés. » Le Dalaï-Lama

Toute notre existence est faite de bardos, d’espaces d’entre-deux, enseigne le Vajrayana, mais nous n’en avons pas conscience. C’est pourtant dans ces espaces-vacuité uniques et indéterminés du temps et de l’espace qu’existent en germe tous les possibles et où tout demeure encore incréé, que nous pouvons nous ressourcer, nous immerger dans de nouvelles énergies, nous libérer des identifications aux causes de la souffrance, nous éveiller à la réalité et nous réinventer à chaque instant comme si, avant et après n’étaient que fiction. Ce qui est le cas dans le bouddhisme. L’illusion domine la perception et les expériences des êtres que « nous sommes » en nous maintenant dans des tourments incompris et refusés par notre mental.

La Voie enseignée par le Bouddha, considéré comme un grand thérapeute, car il a su poser le diagnostic de la maladie (la souffrance), la soigner (le chemin octuple) et montrer l’état de bonne santé qui en découle (l’éveil), est sur un certain plan une confrontation sans concession et ardue au réel. Elle n’est donc en rien assimilable, ni de près ni de loin, à une potion bienfaisante de grand-mère, faite pour soulager les petits maux du quotidien. Elle est au contraire une immersion dans les abysses des émotions et du désir, dans les causes et conditions qui nous propulsent dans les enfers de la souffrance, une remise en cause de nos habitudes et la fin de nos fuites et de nos croyances. Mais cette cessation des comportements ordinaires, cette libération de nos chaînes psychiques a un prix : celui qu’a accepté de payer l’écorché qui s’est dépouillé de tous ses masques, peurs, espoirs, et qui ne conserve comme unique trace de son existence passée qu’un cœur qui bat, à nu, sans fard, à la vue de tous. La mort, toutes les morts symboliques et réelles, permettent ce passage d’un extrême des sensations des survivants que nous sommes le plus souvent à l’incroyable tendresse de l’être qui se découvre quand il tourne, enfin, son regard vers l’intérieur : les réponses sont là et non ailleurs. C’est pour cela que des périodes comme la Toussaint sont essentielles pour nous connecter aux métamorphoses de la mort, à ce passage irréversible qui nous fait éprouver la subtile impermanence des êtres et phénomènes, ce bardo du devenir qui n’est que mouvement perpétuel que nul ne peut arrêter. C’est pour cela que cette période est essentielle pour percevoir la vulnérabilité de ce qui nous apparaît habituellement comme tangible alors que seule la vacuité en tisse le squelette. C’est pour cela enfin qu’il importe de se laisser enserrer dans les volutes des images de mort qui collent à notre mental pour mourir à nos enfermements, accepter nos fragilités et regarder notre plexus serré s’épanouir comme une fleur de lotus à la lumière du soleil de la connaissance.

La vie comme une préparation au lâcher-prise absolu

En pays bouddhiste, seuls les êtres qui ont développé une grande capacité compassionnelle sont conscients de l’importance de ce passage et peuvent choisir de renaître sous une forme déterminée afin de poursuivre leur mission, aider les autres à se libérer du cycle infernal dans lequel les ténèbres engendrées par l’ego les maintiennent habituellement. La mort, porte de sortie temporaire des différents mondes et des rondes incessantes du samsâra est un moment de transit privilégié et déterminant. Ceux dont le projet de vie se déroule en conscience de naissance en naissance préparent ce passage de manière à subir de moins en moins de difficiles incarnations. Ils connaissent l’importance de mourir en paix et sans regret dans la douceur née de la certitude d’avoir « réussi » sa vie d’homme. « En ayant reçu tout ce que j’avais à recevoir, en ayant donné tout ce que j’avais à donner, en ayant fait tout ce que j’avais à faire », comme le disait Swami Prajnanpad, grand maître et érudit indien.

Des périodes comme la Toussaint sont essentielles pour nous connecter aux métamorphoses de la mort, à ce passage irréversible qui nous fait éprouver la subtile impermanence des êtres et phénomènes, ce bardo du devenir qui n’est que mouvement perpétuel que nul ne peut arrêter.

Ainsi, nous le méconnaissons, mais le sens de nos existences repose sur la conscience que nous avons de « cet autre côté du miroir », de cette transition implacable et inéluctable, de la manière dont nous prenons en compte cet événement imprévisible qui s’achève en un instant, en un unique et ultime souffle.

La mort et son processus sont au cœur de l’enseignement et de la pratique bouddhiste. La vie n’est que préparation à ce lâcher-prise absolu et vertigineux auquel personne ne peut échapper. À ce moment-là, seul l’esprit passe cette frontière qui fascine et inquiète. Les formes qu’il engendre, les peurs qu’il suscite, la sérénité et la confiance qui l’habitent, la paix qui le calme, les terreurs qui l’accaparent et le terrassent ne dépendent que de nous, de ce que nous avons transformé, maîtrisé, compris et des qualités développées au cours de l’existence qui s’achève. Apprendre le don et la générosité, ne pas dépendre de ce que l’on possède et vivre en accord avec ce que l’on est facilite cette transition. La peur de mourir, de laisser des biens, des possessions, des êtres chers et aimés devient alors aussi tenue que le filet d’air qui s’expire lorsque le corps s’abandonne à jamais.

Se préparer à mourir est essentiel. Aider ceux qui nous entourent à bien mourir est essentiel. L’imminence de la mort nécessite un don d’amour total, délivré de toute attente, à ce qui est, à la réalité de l’impermanence. Apaiser, consoler, rassurer, aimer, caresser une main, plonger dans le regard de l’autre, accepter sa mort et cet apparent abandon, le laisser libre de mourir en conscience, réconcilié avec lui-même et avec les autres. À ce moment-là, il est primordial que ceux qui restent offrent un pardon, un sourire, des paroles dont la beauté et la tendresse parent et accompagnent celui qui les reçoit au cours de cet ultime face à face qu’il mène avec lui-même. Nul retour en arrière n’est possible. Ni pour soi ni pour celui qui s’en va pour cet invisible ailleurs.

Et pour conclure, laissons la parole à Mingyour Rinpoché qui dans son dernier livre, Pour l’amour du monde (Fayard), témoigne de l’importance de se confronter à chaque instant de nos quotidiens à l’impermanence et à la mort. Cet ouvrage, exceptionnel, puissant, dérangeant, invite chaque lecteur, bouddhiste ou non, à se connecter, à se relier à la réalité de l’éphémère qui rythme nos existences et à cesser d’être dans le déni de « ce qui est ». « La réalité de la mort au-delà de la mort n’a ni commencement ni fin. C’est cette mort qui permet à notre temps limité dans ce corps impermanent de s’épanouir, et nous donne la possibilité de vivre intimement avec nous-mêmes et avec les autres (…) Mon corps mourant avait permis à mon esprit de faire un bond en avant, m’avait offert un potentiel de pure conscience, de reconnaissance non-duelle de la vacuité (…) Mais la réalisation avait été préparée par la pratique. Quand on cherche à accepter la constance de la mort et de la renaissance, la plus grande difficulté réside dans notre résistance à l’impermanence, et dans nos efforts désespérés de maintenir en place ce qui change par nature. »

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