©Carole Rap

Khandro Rinpoché :
comment enseigner le bouddhisme en Occident ?

Deuxième volet de notre rencontre avec un maître exceptionnel et l’une des rares femmes à s’imposer dans le monde essentiellement masculin des enseignants bouddhistes.

Avez-vous modifié votre façon d’enseigner pour vous adapter aux Occidentaux ?

J’enseigne depuis près de trente ans en Occident, alors, bien sûr, j’ai noté une évolution. Ces variations arrivent avec l’expérience, avec une compréhension plus fine des gens et de ce que l’on enseigne. Mais les enseignements bouddhistes, eux, n’ont pas besoin de changer. Seule la manière d’enseigner et de pratiquer peut évoluer au fil du temps, en fonction des besoins.

Comment ?

Cela dépend du lieu et des gens à qui vous vous adressez. Au niveau ultime, il est question d’accéder à la vérité. Ainsi, selon la langue, la culture et le pays, vous formulez le même enseignement de manière légèrement différente. Par exemple, à l’époque traditionnelle, les enseignements bouddhistes étaient transmis à un public qui, souvent, n’avait pas de scolarité régulière, de bagage scientifique ou de formation à la pensée critique. Aujourd’hui, beaucoup de ceux qui apprennent le bouddhisme ont cette culture. Vous pouvez donc aborder le même sujet de manière différente en tenant compte des aptitudes et de la capacité intellectuelle de chacun. Mais la signification fondamentale et l’essence demeurent identiques.

Certaines personnes souhaitent devenir « bouddhistes » pour se sentir mieux. Qu’en pensez-vous ?

Chaque personne a un potentiel différent. C’est très important de partir du potentiel effectif de chacun et de le développer petit à petit. Et si certains l’utilisent pour chercher non pas l’Éveil, mais quelque chose de plus accessible, comme la paix ou le bonheur, c’est très bien aussi.

Cette motivation initiale peut-elle évoluer ?

Oui, de manière progressive, parce que la capacité et le potentiel réel sont deux choses différentes. Nous avons tous certaines aptitudes, mais nous savons que nous pouvons toujours faire mieux. Ainsi, peu à peu, nous ressentons la nécessité de découvrir notre potentiel absolu. C’est cela la voie du bouddhisme : prendre conscience de nos capacités et essayer de les développer afin que se découvre notre potentiel total.

Quelles sont les différences entre la méditation dans le bouddhisme et la version laïque ?

Tout ce qui a trait à l’esprit, à son entraînement, au développement de son potentiel et de ses qualités authentiques, c’est la méditation. La méditation bouddhiste met l’accent sur la découverte de notre potentiel absolu, unique. Les méditations non bouddhistes ont une approche plutôt relative. L’accent n’est pas mis sur la nature de l’esprit, mais sur ses qualités : apaiser l’esprit, le libérer du stress, faire l’expérience de la paix, du calme ou du silence. On appelle cela des expériences relatives. Elles sont davantage connectées à l’émotion.

« Les gens sont si occupés à essayer de changer les choses à l’extérieur qu’ils en oublient qu’ils ont un potentiel inné d’un esprit merveilleux. »

La méditation bouddhiste remplit aussi cette fonction, mais peu à peu elle vous encourage à aller au-delà, à atteindre la nature de l’esprit (cf. encadré). Comme dit le dicton : « Si vous n’allez pas jusqu’à la racine, vous n’allez pas toujours pouvoir travailler avec les branches. »

Quel principe bouddhiste vous semble important de nos jours ?

Reconnaître le pouvoir, la beauté et l’habileté de l’esprit humain. Il a tant de qualités qu’il peut créer des possibilités extraordinaires pour des générations. Les gens sont si occupés à essayer de changer les choses à l’extérieur qu’ils en oublient qu’ils ont ce potentiel inné d’un esprit merveilleux. C’est vraiment crucial de le découvrir, pour les bouddhistes comme pour les non-bouddhistes.

Qu’entendez-vous par esprit ?

(Elle rit) Il me faudrait un mois pour vous l’expliquer ! Quand on parle de l’esprit, on fait référence au potentiel fondamental de ce que nous appelons notre esprit, ou conscience innée. Votre nature innée a toujours le choix : vous pouvez agir de telle ou telle manière. Chaque individu doit y réfléchir avec attention et découvrir la base de sa propre conscience, qui est capable de produire les sensations, les pensées et les émotions. Toutes sont générées de l’intérieur de nous-mêmes. Mais d’où ? Vous ne pouvez pas dire qu’elles proviennent d’un objet. Donc l’esprit n’est pas un objet. Vous ne pouvez certainement pas le désigner en disant : voici ce qu’est l’esprit. Nous parlons de la base de notre propre conscience : elle est comme le ciel, comme l’espace, et d’elle émergent toutes les sensations, les pensées et les émotions. L’esprit ne peut pas être objectivé, mais c’est le fondement même d’où tout se manifeste

Carole Rap Journaliste économique et sociale, elle s’intéresse depuis des années à l’environnement, illustration de l’interdépendance. En pratiquant le yoga et la danse méditative, elle a découvert la richesse des voyages Lire +

La nature de l’esprit

Dans les Sutras comme dans les Tantras, l’un des concepts fondamentaux est celui de « la nature de l’esprit », la véritable condition de l’esprit, qui est par-delà les limites de l’intellect et du temps. « Une pensée ou un événement quelconque peuvent surgir, la nature de l’esprit n’en sera pas conditionnée. La nature de l’esprit ne juge pas, elle réfléchit simplement, comme il est dans la nature du miroir de le faire », explique Chögyal Namkhai Norbu dans son ouvrage Dzogchen et Tantra. « Du point de vue bouddhiste, la nature, c’est la vérité fondamentale. Quand nous parlons de « la nature de l’esprit », nous faisons référence à ce qu’il est par essence, sa nature authentique et fondamentale. Au-delà de toutes nos suppositions au sujet de l’esprit, découvrir la « nature de l’esprit », c’est découvrir ce qu’est la réalité véritable », conclut Khandro Rinpoché.

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