©Carole Dietrich (1)

Inde :
Face au tollé de la loi sur la citoyenneté, la petite communauté bouddhiste reste discrète

Depuis que le Parlement indien a voté la très controversée loi sur la citoyenneté en décembre dernier, le pays est secoué par un mouvement de contestation. Les opposants réclament le retrait de cette réforme qu’ils jugent discriminatoire envers les musulmans et contraire au principe de laïcité, inscrit dans la Constitution.

Le drapeau indien flotte fièrement au-dessus du Ladakh Buddhist Vihara, ce temple bouddhiste niché dans le nord de New Delhi. Une petite enclave de sérénité coincée entre une route au trafic chaotique et les berges de la Yamuna, fleuve sacré dans la religion hindoue. En cet après-midi hivernal enveloppé d’un grand soleil, le chant des oiseaux est régulièrement recouvert par le bruit sourd d’une percussion qui arrive du temple. On distingue à peine le brouhaha du trafic routier au loin. Les fidèles vont et viennent. Dans ce quartier, la plupart des habitants et des voyageurs de passage sont des bouddhistes originaires de la région himalayenne du Ladakh.

Le vent de contestation qui souffle ailleurs dans la capitale indienne, mais aussi dans le reste de ce pays de 1,3 milliard d’habitants, ne semble pas avoir atteint le quartier de Ladakh Buddhist Vihar Colony. Depuis le mois de décembre dernier, l’Inde est secouée par un fort mouvement d’opposition contre la réforme de loi sur la citoyenneté. Votée par le Parlement le 11 décembre 2019, elle prévoit de faciliter l’accès à la citoyenneté des personnes ayant fui le Bangladesh, le Pakistan et l’Afghanistan, à l’exception des musulmans. La loi concerne ainsi les hindous, les chrétiens, les parsis, les sikhs, les jaïns et les bouddhistes.

« Dans la communauté, nous ne discutons pas vraiment de cette question », résume Tsewang Rigzen, un hôtelier bouddhiste qui échange avec un petit groupe d’hommes dans l’allée menant au temple. « Nous ne nous sentons pas réellement concernés par cette loi, car nous sommes Indiens, ni par les manifestations, car notre région est géographiquement coupée du reste de l’Inde », explique l’homme d’une cinquantaine d’années, de passage à New Delhi pour son travail.

La minorité musulmane marginalisée

Les opposants qui battent le pavé depuis plus de trois mois réclament, quant à eux, le retrait de la loi : ils jugent cette dernière discriminatoire envers les musulmans et contraire au principe de laïcité, inscrit dans le préambule de la Constitution. Ils craignent également que la réforme de la loi sur la citoyenneté ne marginalise un peu plus la minorité musulmane du pays qui représente 14% de la population, soit près de 200 millions de personnes. Car depuis l’arrivée au pouvoir des nationalistes hindous du Bharatiya Janata Party (BJP) en 2014, les crimes et les discours de haine à l’encontre de la minorité musulmane ont connu une recrudescence.

Le gouvernement nationaliste hindou du Premier ministre Narendra Modi s’en défend affirmant que son projet vise à protéger les minorités persécutées dans les pays voisins à majorité musulmane. « C’est un texte qui donne des droits, pas un texte qui en retire à quiconque », avait ainsi fait valoir Amit Shah, le puissant ministre de l’Intérieur lors de la présentation de la réforme devant la Lok Sabha, la chambre basse du parlement.

« Ce n’est pas une loi pour les minorités des pays voisins, c’est une loi contre les musulmans », contre Tashi Tundup, un jeune bouddhiste de 29 ans qui gère une agence de voyages. Et de poursuivre : « Les musulmans en Inde souffrent et à terme les bouddhistes pourraient bien être les suivants sur la liste, car le BJP veut faire de l’Inde une nation hindoue ». Tashi Tundup a participé à plusieurs rassemblements depuis le début du mouvement, au cours duquel près de trente personnes sont mortes. Le jeune homme s’est notamment rendu à Shaheen Bagh, épicentre de la contestation, situé à une vingtaine de kilomètres au sud de Buddhist Vihar Colony. Là-bas, dans ce quartier musulman, plusieurs centaines de grand-mères, de femmes au foyer, d’étudiants et d’artistes de toutes confessions occupent une autoroute nuit et jour depuis mi-décembre.

L’opposition des bouddhistes

À l’instar de Tashi Tundup, d’autres bouddhistes expriment leur opposition à la réforme de la loi sur la citoyenneté. « Les bouddhistes présents en Inde, qui pourraient bénéficier de la loi pour la citoyenneté afin de régulariser leur situation, sont les Chakmas ayant fui le Bangladesh », avance Dilip Chakma, un avocat défenseur des droits de l’homme. Les Chakmas sont des bouddhistes ayant fui le la région de Chittagong, dans le sud-est Bangladesh, à partir de la fin des années 1960, en raison d’un projet de barrage, mais aussi en raison de persécutions. Ces derniers ont principalement été relocalisés en Arunachal Pradesh, d’autres vivent dans les États du Tripura, de l’Assam, du Meghalaya et du Bengal occidental. « Un jugement de la Cour suprême de 2015 demandait au gouvernement d’accorder la citoyenneté aux Chakmas installés en Arunachal Pradesh depuis 1974, mais cinq ans plus tard, aucune demande n’a été prise en compte, explique Dilip Chakma. Si le gouvernement voulait vraiment protéger la minorité bouddhiste comme il le prétend avec la réforme de la loi sur la citoyenneté, il aurait appliqué le jugement de la Cour suprême. »

« Les musulmans en Inde souffrent et à terme les bouddhistes pourraient bien être les suivants sur la liste, car le BJP veut faire de l’Inde une nation hindoue ». Tashi Tundup

Par ailleurs, la loi sur la citoyenneté ne s’applique pas dans des zones où sont principalement installés les Chakmas. « Nous sommes une micro minorité et cela ne nous bénéficiera pas, alors nous réfléchissons à écrire au gouvernement pour lui demander de retirer le terme « bouddhiste » de ce texte, ou alors d’inclure les zones où vivent la communauté », confie Dilip Chakma. L’Inde ne fait pas partie des signataires de la convention de Genève relative au statut des réfugiés de 1951 et ne possède pas non plus de loi dans son droit national pour protéger les réfugiés.

Autre élément pointé par les critiques de la loi : les minorités musulmanes victimes de persécutions en Asie du Sud, comme les Rohingyas en Birmanie, ne sont pas prises en compte par la loi sur la citoyenneté. Elle exclue également des pays de la région où les minorités non-musulmanes sont persécutées : les Tibétains vivant en Chine ou les Tamouls du Sri Lanka. « Aussi, la perception est que le gouvernement cherche à marginaliser les musulmans et s’ils peuvent cibler cette minorité, alors ils pourront aussi se retourner contre les autres minorités indiennes dans le futur », estime Suhas Chakma de Rights and Risks Analysis group, un think tank basé à New Delhi. « Les chrétiens se sont opposés ouvertement à cette réforme, mais la communauté bouddhiste est trop petite et nous ne parlons pas », explique Suhas Chakma. La minorité bouddhiste en Inde ne représente que 0,8% de la population, alors que les chrétiens sont estimés à un peu plus de 2%.

Plusieurs archevêques ont effectivement appelé le gouvernement au dialogue avec les opposants et certains ont même demandé la révocation de la loi. Pour le moment, le gouvernement reste sourd et le Premier ministre Narendra Modi a réitéré le 15 février qu’en dépit des pressions, il ne ferait pas machine arrière. Plus de 140 recours ont été déposés devant la Cour suprême, la plus haute instance judiciaire du pays qui devra statuer sur la question.

Notes

(1) Photo d’ouverture : A Shaheen Bagh, lieu emblématique de la contestation à New Delhi, le 21 janvier 2020 (Carole Dietrich)

Pour aller plus loin

– Lire le préambule de la constitution indienne : www.india.gov.in/sites/upload_files/npi/files/coi_part_full.pdf
– Lire la loi sur la citoyenneté : http://egazette.nic.in/WriteReadData/2019/214646.pdf
– Suivre sur Twitter le militant des droits de l’homme Harsh Mander : https://twitter.com/harsh_mander

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