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Hermès Garanger :
un lama au cœur du monde

À quinze ans et demi, elle s’engage dans une retraite qui la tiendra loin de la société pendant trois ans, trois mois et trois jours. Devenue lama à dix-neuf ans, elle aspire à faire rayonner dans sa vie personnelle et professionnelle l’enseignement et le silence qui l’ont alors façonnée.

Vos parents ont été parmi les fondateurs de l’un des premiers monastères bouddhistes en Bourgogne. Vous avez grandi parmi de grands maîtres tibétains. Mais qu’est-ce qui vous a décidé à faire une retraite pareille si jeune ?

Habitant dans un monastère, j’avais l’habitude de voir les résidents partir en retraite et revenir si épanouis, heureux et sereins que je m’étais promis d’en faire une un jour et de passer moi aussi trois ans à méditer quatorze heures par jour. C’était mon rêve. Alors quand j’ai eu quinze ans et que l’on m’a proposé de la faire, j’ai accepté immédiatement. Je n’ai pas eu assez de temps pour avoir peur et laisser la place au doute. J’étais portée par l’effervescence que mon choix avait déclenchée. Je devais me raser la tête, choisir les habits aux couleurs des moines, prévenir mon père qui vivait à Paris, dire au revoir à ma famille. J’étais tellement prise dans l’action et dans l’enthousiasme collectif que ce n’est qu’une fois les portes refermées que j’ai réalisé ce que j’avais fait.

Quels ont été les événements les plus marquants de cette retraite ?

D’abord l’entrée. J’étais la plus jeune femme occidentale à oser un tel pas. Le grand lama qui dirigeait la retraite m’a quand même laissé une porte ouverte en me proposant de partir dans un an si je le souhaitais. Mais les premières heures furent vertigineuses. Puis il y a eu le décès de mon maître après un an et demi de retraite. C’est la première fois que j’ai douté. Enfin, la sortie m’a marquée : elle a été tellement plus dure que l’entrée. L’entrée, on sait que c’est l’inconnu, mais en même temps, l’inconnu, c’est quatorze heures de méditation par jour. On connaît le programme. Or, à la sortie, on se sépare de gens avec qui on a vécu en vase clos pendant trois ans, et une grande question nous happe : qu’est-ce qu’on va faire de notre vie ? J’avais le titre de lama, c’est-à-dire, enseignant du bouddhisme tibétain. Mais qu’est-ce que j’allais en faire ? Quelle expérience plus intense pouvait encore m’attendre alors que j’avais l’impression d’avoir tout vécu ?

« La méditation est tellement intégrée à ma vie que désormais, quoi qu’il arrive, mon premier réflexe est de méditer plutôt que m’emporter ou prendre une décision hâtive. Je ne prends plus de décisions avec le mental. »

Mais le plus marquant durant cette retraite, c’est cet état de méditation constante. Ce fut une vraie révélation de découvrir tout ce que j’avais en moi. L’esprit est tellement vaste, illimité… Tout est possible, réalisable, déjà là.

Quels sont les enseignements qui vous ont le plus portée lors de cette retraite ?

On apprend environ deux cents pratiques de méditations différentes. La méditation du yoga du rêve est celle qui m’a le plus interpellée. Le maître de retraite nous disait : cette nuit, essayez de rêver que vous volez dans les airs, puis que vous vous arrêtez sur une montagne. Il donnait des directives très précises. On dormait donc avec une technique particulière pour garder l’esprit clair. Et on parvenait à diriger nos rêves. C’était extraordinaire de découvrir la puissance de l’impact de la méditation dans l’inconscient. J’ai aussi découvert comment être bien quoiqu’il arrive. Pour moi, méditer, c’est entraîner mon esprit à s’adapter à toutes les situations. Rebondir en permanence. Grâce à cette retraite, la méditation est tellement intégrée à ma vie que désormais, quoi qu’il arrive, mon premier réflexe va être de méditer plutôt que m’emporter ou prendre une décision hâtive. Je ne prends plus de décisions avec le mental.

Vous étiez une jeune adolescente occidentale. Ce qui était coutumier au Tibet ne l’était pas dans nos pays, comment vos parents ont-ils accepté cette décision ?

Ma mère a tout de suite accepté, elle a vu ma joie, mon enthousiasme. Maintenant que je suis maman, je réalise que ça n’a pas dû être facile pour elle. Si ma fille me demandait de réaliser cette retraite au même âge, il faudrait que je sente sa détermination, son envie, sa joie et être sûre que ce n’est pour faire comme moi. Mon père a essayé de me dissuader, mais je ne lui ai pas donné le choix. D’avoir accepté que je vive cette expérience est le plus beau cadeau qu’ils aient pu me faire.

En sortant de retraite, auriez-vous pu faire le choix de devenir nonne ?

Pendant les trois ans, on fait vœu de chasteté. À la sortie, on peut choisir de le garder ou de le rendre. J’ai décidé de le rendre. Je n’ai jamais voulu être nonne, mais, comme j’avais le titre de lama, on me demandait d’enseigner, ce que j’ai refusé. À dix-neuf ans, je n’avais jamais rien connu d’autre que le monastère : j’étais née dans un monastère en Écosse, vécu et fait cette retraite dans un monastère en Bourgogne… J’avais besoin de partir. Ce que j’ai fait, je me suis rendue en Inde dans un monastère, où j’enseignais l’anglais aux petits moines. Quand je suis revenue, j’ai passé mon BAC, puis on m’a proposé un poste dans la télé. Tout s’est fait naturellement. Il n’y a pas de hasard, mais un fil conducteur qui se dessine au creux de nos vies. Quand on est lama, on l’est au quotidien. Quand je gère des équipes de cent vingt personnes sur les plateaux de télévision, j’aspire à le faire avec bienveillance et humanité.

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Comment la méditation vous a-t-elle aidé à traverser l’épreuve de l’AVC du père de votre fille ?

J’ai entraîné mon cerveau à méditer quand tout allait bien. Donc quand ça va mal, il continue à s’adapter et rebondit très vite malgré les difficultés. Quand les huit médecins m’ont demandé de faire le choix de le débrancher ou d’essayer de lui sauver la vie, même s’il s’en sortait dans un très mauvais état, j’ai fermé les yeux et médité pour ne pas prendre la décision de la vie ou la mort avec le mental. Même bouleversée, j’arrive donc à être au-delà de l’affect. Je médite une heure quoi qu’il arrive. C’est ma source.

Vous vous êtes beaucoup intéressée aux neurosciences. En quoi ont-elles éclairé ce que vous saviez déjà sur l’esprit humain par la méditation.

Pour moi, le cerveau et l’esprit sont des binômes qui avancent ensemble. Après avoir passé trente mille heures avec mon esprit, je me suis demandé « ce qu’en pensait » le cerveau. J’ai commencé à me poser ces questions quand ma fille a fait des crises de panique et d’angoisse liées aux peurs résultant de ce qui s’était passé avec son père. J’ai voulu comprendre comment fonctionnait le cerveau d’un enfant qui ne se contente pas d’être raisonné pour être rassuré ; savoir ce que « le cerveau entendait » quand on est dans la peur. Le but premier était de la comprendre elle. J’ai donc passé un master en neurosciences appliquées. Pour utiliser les neurosciences au quotidien.

Quels sont les principaux enseignements bouddhistes qui peuvent avoir un impact important dans nos sociétés ?

L’authenticité et l’humilité. Un maître humble montre par ses actes un enseignement utile à tous ceux qui l’entourent. Matthieu Ricard incarne cela, pour moi. Toute sa vie est vouée aux autres. Développer l’ouverture d’esprit dans les écoles me semble aussi nécessaire. Se tourner vers une éducation positive qui encourage également. L’enseignement tibétain s’adapte parfaitement aux enfants. C’est à nous de réadapter ces enseignements authentiques à notre époque pour les rendre accessibles.

Votre message aux jeunes ?

Vous avez un potentiel incroyable, développez-le en apprenant à être.

Blanche de Richemont Philosophe de formation, voyageuse infatigable, journaliste, écrivain et conférencière, Blanche de Richemont est notamment l’auteur d’Éloge du désert et Éloge du désir (Point Seuil, 2016), Le souffle du Lire +

Pour aller plus loin

Lama à 19 ans… Et après. De la méditation à la télévision d’Hermès Garanger (Édition Claire lumière)
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