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Franck Petitjean :
quand corps et esprit sont interdépendants
dans le soin

Kinésithérapeute, Franck Petitjean intègre depuis une dizaine d’années une approche bouddhique du soin qui inclut les relations et interactions entre le corps et l’esprit. Rencontre avec ce kinésithérapeute pour qui chaque personne est un tout, en lien avec ses environnements, et qui soigne les maux en prenant en compte leurs interdépendances.

Comment avez-vous rencontré le bouddhisme ?

J’ai reçu une éducation très traditionnelle, j’ai même été enfant de chœur (rires). Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours ressenti une aspiration pour la spiritualité. Pourtant, à l’adolescence, je me suis détourné du christianisme et j’ai mis en sourdine mes appels intérieurs. J’y suis parfois revenu en faisant des retraites dans des monastères bénédictins, mais elles ne m’ont hélas pas apporté de réponses aux questions que je me posais. Ce « trou noir » spirituel a duré jusqu’à mon premier contact avec le bouddhisme, vers la fin de mes études de kinésithérapeute à l’âge de 28-29 ans. Une amie m’avait alors proposé de l’accompagner écouter des maîtres bouddhistes, dont Sogyal Rinpoché.

En étudiant ensuite les enseignements et l’approche bouddhiste des émotions, j’ai saisi l’importance de l’esprit sur la matière. Et il est très vite devenu évident pour moi que réunir l’approche du bouddhisme et celle des soins me permettrait de mieux prendre en compte l’individu dans sa globalité et que je pourrais ainsi lui apporter l’aide – technique j’oserais dire – la plus adaptée. Une fois devenu kinésithérapeute, je me suis tourné vers l’ostéopathie. Le kinésithérapeute va soigner là où ça fait mal, alors que l’ostéopathe va plutôt chercher à faire un travail holistique, c’est-à-dire qu’il s’intéresse à l’ensemble du sujet plutôt qu’au seul symptôme. Le bouddhisme est un appui, un complément essentiel à ma formation scientifique et médicale du corps qui, elle, est très cartésienne.

Quelle est la tradition qui vous a le plus marqué, ou dont vous vous êtes senti le plus proche, lors de vos voyages en Asie ?

J’ai voyagé en Inde, au Yunnan (sud-ouest de la Chine), au Tibet, en Birmanie, en Thaïlande et au Vietnam. Sur le fond, la pratique du bouddhisme est assez similaire, quel que soit le pays. Sur la forme, il y a de grosses différences. De fait, je me suis tout de suite senti chez moi au Tibet. Je ne peux pas l’expliquer autrement que par les histoires de karma, de mémoire… Le fait est qu’à Lhassa, j’ai vraiment eu l’impression de me retrouver – enfin ! – à la maison (rires).

« Réunir l’approche du bouddhisme et celle des soins me permet de mieux prendre en compte l’individu dans sa globalité et que je peux ainsi lui apporter l’aide la plus adaptée. »

Ces différentes expériences ne m’ont pas donné envie de m’engager plus dans la pratique, je suis quelqu’un de très indépendant et j’ai du mal à me plier à des obligations imposées par d’autres. En revanche, je suis très sensible à l’importance de la respiration, car elle aide à être correctement centré, placé et à accomplir chaque geste en pleine conscience. Le matin et le soir, je pratique une courte méditation, parfois à d’autres moments de la journée lorsque mon planning me le permet. Le matin, cela participe à générer une bonne motivation et à colorer de manière positive la journée qui s’annonce ; le soir, cela me permet de me recentrer. Lorsque je pratique un soin, la pratique de la Pleine conscience m’aide également à comprendre le patient en allant au-delà de la seule observation morpho-physiologique, à créer une relation de confiance. Cela est bénéfique pour le traitement.

Comment vos patients réagissent-ils aux peintures bouddhiques qui ornent votre cabinet ?

Pour les cartésiens, ces représentations peuvent surprendre, mais pour la plupart, cela contribue à créer un climat de confiance et d’ouverture, c’est un univers qui leur parle. J’ai remarqué que ces peintures bouddhistes permettent souvent au patient de tomber le masque plus rapidement, de se livrer sans faux-fuyants. En définitive, nous pourrions dire qu’elles aident le patient à se mettre lui aussi dans un état de pleine conscience, ce qui permet aux soins d’être plus efficaces puisqu’on dépasse le symptôme pour s’attaquer aux causes, en favorisant le lien corps et esprit.

Parmi les maîtres rencontrés, lequel a eu le plus d’impact sur vous ?

Sans hésitation, Tulku Thondup et son ouvrage L’infini pouvoir de guérison de l’esprit, mais aussi Kalou Rinpotché et son livre Le Bouddha de la médecine et son mandala. Ces publications ont eu un très fort impact chez moi. J’oserais même dire qu’à l’image de la conférence sur la médecine tibétaine que j’avais suivie en 2012 à Leh, dans le nord de l’Inde, ils ont eu sur moi l’effet d’une révélation. Ils disent par exemple que la plupart des maladies partent de l’estomac, car celui-ci est en relation avec le comportement, les humeurs, l’état d’esprit… Cela oriente ma manière de soigner.

D’après vous, qu’est-ce que le bouddhisme peut apporter au monde actuel ?

Deux termes me viennent tout de suite à l’esprit : la paix et la tolérance. J’aime beaucoup cette phrase : « On reconnaît un maître à sa rapidité à ramener la paix. » Et pour ramener la paix en soi, cela requiert de la tolérance, l’absence de jugement. Je pourrais ajouter le terme de « joie », qui découle du fait que le bouddhisme permet de se libérer de ses contraintes en nous offrant la possibilité d’être le créateur ou le transformateur de sa vie. Enfin, il nous revient, je pense, d’en être les messagers, les passeurs pour le plus grand bénéfice des générations à venir

Antony Boussemart Antony Boussemart est diplômé en japonais des Langues O. Pratiquant du bouddhisme vajrayana, il est également spécialiste des religions japonaises et travaille pour un centre de recherches spécialisé sur l’Asie. Il Lire +

Notes

L’infini pouvoir de guérison de l’esprit selon le bouddhisme tibétain de Tulku Thondup (Le Courrier du Livre, 2001)
Le Bouddha de la médecine et son mandala de Kalou Rinpotché (Édition Marpa, 1998)

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