©Carole Rap

Élizabeth Mattis Namgyel 
Investigation intérieure et bouddhisme : enquêter sur l’esprit

Deuxième volet de notre entretien avec Élizabeth Mattis Namgyel, qui n’est pas juste l’épouse du maître bouddhiste tibétain Dzigar Kongtrul Rinpoché. Elle étudie et pratique le Dharma depuis plus de 35 ans et enseigne le bouddhisme aux États-Unis, en Australie et en Europe. Au cœur de ses livres et de son enseignement, elle met en valeur l’investigation et le questionnement (« inquiry » en anglais).

Qu’entendez-vous par « investigation », dans le contexte bouddhiste ?

Le bouddhisme n’est pas un système de croyances auquel vous devez adhérer. Les enseignements sont supposés être évalués directement, à l’aune de votre propre expérience. Nous pouvons les examiner à travers les trois sagesses issues de l’écoute, de la contemplation et de la méditation. La première signifie écouter de manière active, avec un esprit très ouvert. La seconde permet de relier l’enseignement à notre expérience et de vérifier comment il fait sens pour nous ; ce qui permet de construire la confiance. Enfin la troisième nous rend capables de voir les mécanismes de notre propre esprit, la manière dont nous créons la souffrance et le bonheur. On ne nous demande donc pas de croire, mais de rendre l’enseignement vivant, à travers notre propre expérience.

À quelles traditions appartient ce procédé d’« inquiry »?

À toutes les traditions, Theravada, Mahayana et Vajrayana. On n’abandonne pas son sens du discernement. C’est très puissant dans le Mahayana, où l’on commence par la méditation analytique pour explorer plus profondément l’interdépendance et la vacuité. Dans le Vajrayana, l’enseignant pose souvent des questions aux étudiants afin qu’ils observent leur esprit et leur expérience. Entrer dans le bouddhisme sans voir qu’il s’agit d’un processus d’enquête, c’est une erreur. Parfois les gens en font un dogme. N’importe qui peut alors devenir un bouddhiste fondamentaliste, s’accrochant aux enseignements comme si c’était la vérité plutôt que d’en faire une expérience vivante. Ce n’était pas l’intention du Bouddha. Il s’est éveillé à travers sa propre quête. L’ensemble du chemin est basé sur l’investigation.

« Entrer dans le bouddhisme sans voir qu’il s’agit d’un processus d’enquête, c’est une erreur. Parfois les gens en font un dogme. N’importe qui peut alors devenir un bouddhiste fondamentaliste, s’accrochant aux enseignements comme si c’était la vérité plutôt que d’en faire une expérience vivante. Ce n’était pas l’intention du Bouddha. »

Nous essayons de cultiver la « prajna », qui signifie sagesse ou intelligence discriminante. En gardant notre esprit ouvert et curieux, nous commençons à voir les causes et les conditions qui créent la souffrance et celles qui créent des bénéfices. Notre prajna se développe, et nous voyons mieux comment mener notre vie en accord avec le Dharma.

Cette méthode est-elle plus adaptée aux Occidentaux ?

C’est parfait pour nous. En tant qu’Occidentale, j’ai vu à quel point il était important d’avoir un esprit ouvert et curieux. C’est un bon état d’esprit pour apprendre. Dans la culture tibétaine, les personnes ont naturellement cette ouverture, car l’école ne met pas autant l’accent sur la compréhension conceptuelle. Nous pouvons développer cela à l’intérieur de notre culture aussi.

Qu’est-ce qu’une enseignante bouddhiste femme peut apporter au monde occidental ?

Quand j’enseigne le Dharma, je ne pense pas que je suis une femme en train d’enseigner, je ne pense qu’au Dharma. Mais des gens viennent me dire, aussi bien des hommes que des femmes : « C’est tellement bien d’avoir une femme qui enseigne ! » Chacun a ses raisons, je ne les connais pas. Parfois on a juste besoin d’un exemple pour pouvoir se dire : « Si un Occidental peut comprendre le Dharma, alors je peux y arriver aussi ». Je suis juste une personne ordinaire comme eux, passionnée par le Dharma. Si cela leur permet de sentir que la pratique n’est pas si éloignée d’eux, alors j’en suis très heureuse. Il y a eu peu de grandes pratiquantes du bouddhisme tibétain comme Machig Labdrön, Yeshe Tsögyal et d’autres. Je ne pourrais pas dire pourquoi. Maintenant, le monde est en train de changer, et les causes et les conditions pour que les femmes prennent la parole et incarnent le Dharma sont très fortes. Il y a des lieux où je suis invitée parce que je suis une femme. Je vois tant de pratiquantes du dharma extraordinaires : des femmes qui dirigent des centres du dharma, d’autres qui font de nombreuses retraites, des traductrices, quelques femmes enseignantes aussi. Khandro Rinpoché est un exemple incroyable d’une femme enseignant le Dharma. Tout cela est excitant ! Personnellement, je me suis toujours sentie soutenue, en tant que femme et pratiquante, par Dzigar Kongtrul Rinpoché, par sa famille et par de nombreux enseignants tibétains, dont certains avec qui j’enseigne, comme Anam Thubten Rinpoché. Cela me remplit d’espoir pour le futur.

Être Occidentale change-t-il votre manière d’enseigner par rapport aux maîtres tibétains ?

J’aime la langue, les mots, je m’intéresse à la façon dont le Dharma est exprimé. Il ne suffit pas de traduire simplement les mots du tibétain vers l’anglais ou de l’anglais vers le français. Il s’agit de comprendre ce que veulent dire ces mots, de les amener dans votre vie et d’en faire une expérience vivante. Il n’existe pas une seule manière de l’exprimer. Le défi pour tout Occidental qui pratique le Dharma, c’est de le faire vivre. Il en va de notre responsabilité à tous, pas uniquement de celle des enseignants. Présenter une sagesse ancienne de manière authentique, tout en utilisant des idées et un langage occidental, c’est un défi que j’aime.

©Carole Rap
Carole Rap Journaliste économique et sociale, elle s’intéresse depuis des années à l’environnement, illustration de l’interdépendance. En pratiquant le yoga et la danse méditative, elle a découvert la richesse des voyages Lire +

Pour aller plus loin

– Site officiel d’Elizabeth Mattis Namgyel : www.elizabethmattisnamgyel.com
– Site sur Dzigar Kongtrul Rinpoche : www.mangalashribhuti.org/VDKR
– Échanges entre Dzigar Kongtrul Rinpoché et Élizabeth Mattis Namgyel au sujet du livre qu’elle a écrit, The Logic of Faith : www.shambhala.com/videos/logic-faith-elizabeth-mattis-namgyel-dzigar-kongtrul-rinpoche

Livres d’Élizabeth Mattis Namgyel :
The power of an open question : the Buddha’s path to freedom (Shambala Publications, 2011)
The logic of faith (Shambala Publications, 2018)

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