©Alice Papin

Dinh Hy Trinh :
un docteur sur la Voie

Membre du Conseil d’administration de la pagode Truc Lâm de Villebon-sur-Yvette, ce médecin retraité soigne le corps et l’esprit sans autre ordonnance que celle de la science et de la philosophie bouddhiste.

Le docteur Dinh Hy Trinh n’est pas un homme de posture. Il ne médite pas nécessairement en position du lotus, pas plus qu’il ne multiplie les effets de manche pour développer sa vision du bouddhisme. Dos droit calé contre un mur, mains posées sur les genoux, deux délicates virgules noires derrière ses lunettes, regard doux et perçant à la fois, je zoome malgré moi sur son visage comme on plonge en profondeur.

Voix posée, mots a minima, le timbre s’éraille quelque peu au long de l’entretien, mais le discours ne vacille pas. Une gorgée d’eau et le docteur reprend son flow, au rythme des eaux calmes du Mékong. C’est en effet au Vietnam que débute son voyage. Né en 1946 à Hanoi dans une famille d’enseignants à la fois lettrée et modeste – son grand-père maternel est un mandarin, chef d’une petite province, alors que son grand-père paternel tient un petit commerce de chaux, à peine suffisant pour nourrir ses huit enfants -, Dinh Hy Trinh quitte un pays qui va bientôt s’enfoncer dans une guerre fratricide pour rejoindre la France en 1962 : « J’avais seize ans quand mes parents m’ont envoyé France pour étudier et éviter d’être enrôlé dans l’armée. De loin, je suivais les actualités et assistais, impuissant, aux atrocités causées par cette guerre absurde, à la fois entre Vietnamiens et entre des peuples qui, contrairement à leurs dirigeants belliqueux, n’aspiraient qu’à une seule chose : la paix ».

« Le spectacle de la souffrance humaine m’a poussé à chercher comment la soulager. Pour soigner le corps, la médecine ; pour se libérer de la souffrance psychologique, le bouddhisme. »

L’année suivante est marquée par la brutale répression des moines bouddhistes par le régime du président Ngô Dinh Diêm. Le 11 juin 1963, le Vénérable Quang Duc s’immole sur une place de Saigon, en mondovision. « À travers cet extraordinaire acte de protestation et de sacrifice, le monde découvre dans le bouddhisme une force spirituelle méconnue jusque-là en Asie, et une nouvelle génération de moines ouverts à l’Occident et désireux de le moderniser », se rappelle le résident orléanais, qui attendra 39 ans avant de revenir au pays !

Étrange destin. C’est en effet à des milliers de kilomètres de son Vietnam natal que le jeune Dinh Hy découvre le sens du bouddhisme, sur les bancs du lycée Marcel Roby, à Saint-Germain-en-Laye. Un jour, son professeur de français l’interpelle devant ses petits camarades : « En fait, le bouddhisme c’est une philosophie et non une religion, n’est-ce pas, Trinh ? ». Lui ne s’est jamais posé la question en ces termes. Comme la majorité des Vietnamiens, la famille Trinh suit la tradition bouddhiste, calquée sur le modèle du Mahayana chinois, en participant à des cérémonies dans les pagodes. « Sur le coup, je fus très embarrassé et bafouillai un petit « oui » peu convaincu. Mais plus tard, je compris qu’il avait raison. Le bouddhisme est dans son essence une philosophie, une doctrine de vie, et non une religion. » 

Bouddha, le médecin de l’esprit

Parallèlement à son cursus de médecine, spécialité gastro-entérologie, le jeune homme mène, en autodidacte, d’autres études sur une voie plus spirituelle. Rationnel, il apprécie le fait que l’enseignement bouddhiste repose sur la connaissance, la compréhension profonde, et non sur la foi et la croyance. Il se retrouve dans cette philosophie pragmatique qui écarte les questions métaphysiques. Comme l’enseignait le Bouddha, il pratique pour faire sa propre expérience. Sur ce chemin, il rencontre le Vénérable Minh Châu, Recteur de l’Université Bouddhique Van Hanh à Saigon, le Vénérable Nhat Hanh, qui fondera l’Ordre Inter-Etre au Village des Pruniers près de Bergerac et développera la méthode de la pleine conscience, et enfin le Vénérable Thiên Châu, fondateur de l’Institut Bouddhique Truc Lâm (Forêt de Bambous) à Villebon-sur-Yvette, dont il sera le disciple pendant plus de trente ans (voir encadré).

Depuis, diagnostiquer tout aussi bien ses patients que l’état du monde, voilà le credo du docteur Trinh qui navigue entre le serment d’Hippocrate et le sermon de Sarnath : « Le spectacle de la souffrance humaine m’a poussé à chercher comment la soulager. Pour la souffrance corporelle, la médecine ; pour la souffrance psychologique, le bouddhisme. Pour moi, le Bouddha est un formidable médecin de l’esprit. »

Libre penseur, tout autant féru de philosophie, de neurosciences que de Tai Chi (1), Dinh Hy Trinh chemine sans craindre d’emprunter les carrefours qui le mènent à la voie du Bouddha. Il se méfie des clichés ésotériques, de la tendance actuelle à « passer d’un bouddhisme à l’autre, du Nichiren au Zen, puis au Vajrayana, sans jamais se satisfaire… » Car, l’écueil majeur à ses yeux, serait d’étudier le bouddhisme sans le pratiquer. Lui, en prône une lecture moderne et humaniste : « Il faut rendre au bouddhisme le rôle philosophique qu’il avait à l’origine, car la société d’aujourd’hui a besoin, non d’une nouvelle religion, d’un retour au sacré qu’elle a abandonné depuis longtemps, mais d’une “spiritualité laïque”, selon les termes utilisés par le Dalaï-Lama. Plus encore, cette tradition offre avec le principe de la “coproduction conditionnée” une vision holistique du monde, d’un univers où tout est interdépendant, interconnecté. C’est en cela que réside sa modernité, sa concordance avec la science, la psychologie et l’écologie. » De plus, en matière de bioéthique : « par son éthique pragmatique, le bouddhisme propose une réponse différente de celles d’autres religions. Par exemple, à propos de la limitation des naissances, il faut se poser cette question : nos actes vont-ils soulager ou aggraver la souffrance humaine ? Si la surpopulation entraîne de la souffrance et de la misère, il faut alors défendre la limitation des naissances par la contraception, comme l’a préconisée le Dalaï-Lama. » Et rajoute-t-il pour renforcer son propos : Le Bouddha a dit : « De même que l’eau des océans n’a qu’une saveur, mon enseignement n’a qu’un seul objet : la délivrance de la souffrance »

Notes

(1) Il est également l’auteur du livre Dialogue entre le Bouddha et le Berger (HCM, 2010 et réédité en 2016, en vietnamien)

Au cœur de la pagode Truc Lâm

Fondé par le Vénérable Sup Thiên Châu en 1980 à Villebon-sur-Yvette, l’Institut Bouddhique Truc Lâm a pour but de « promouvoir un bouddhisme simple, accessible à tous, à la fois fidèle à l’enseignement du Bouddha et adapté à notre temps. L’Institut sert également de cadre pour les recherches et les études bouddhiques, avec l’aide de certains intellectuels, comme les érudits historiens Hoàng Xuân Hãn et Lê Thành Khôi. Après la disparition du maître en 1998, la Pagode a traversé une assez longue période de troubles et de conflits, entraînant sa désaffection. Depuis cinq ans environ, le calme est revenu grâce la reprise en main de la gestion par quelques anciens disciples et fidèles, et nous avons pu ainsi reprendre les activités, en organisant plusieurs Colloques sur des sujets comme “Bouddhisme et modernité”, “Bouddhisme et culture”, “Bouddhisme engagé”, ainsi que des ateliers pratiques de méditation. Pour ma part, j’y participe en tant que membre du Conseil d’administration chargé de la philosophie bouddhiste. »

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