©Eleonore de Frahan

Défi écologique : l’urgence d’agir 
Partie 2 : Vivre la nature comme partie de soi, une expérience qui conduit à agir

L'expérience personnelle de la nature est essentielle pour passer à l'action afin de la préserver, estiment Marie-Stella Boussemart et Anne-Caroline Prévot. 

Marie-Stella Boussemart, partagez-vous également l’analyse d’Anne-Caroline Prévot selon laquelle le savoir est insuffisant pour déclencher le passage à l’action ?

Marie-Stella Boussemart : Complètement ! La difficulté, c’est que la connaissance intellectuelle reste à l’extérieur, dans le sens où elle n’est pas intériorisée dans l’expérience. Pour cette raison, la méditation est essentielle chez les bouddhistes. Grâce à sa pratique, on peut passer les niveaux de la connaissance qui sont au nombre de trois. Premièrement, l’information, c’est-à-dire, tout ce qui nous vient de sources extérieures. Nous pouvons l’entendre, éventuellement la retenir, mais cela ne nous touche pas. Le deuxième stade est celui de la réflexion, l’approfondissement, l’assimilation. Enfin, la médiation, en clair, l’assimilation personnelle. C’est lorsque nous vivons une expérience personnelle que nous pouvons commencer à agir. Le problème, c’est que la majorité des gens reste au premier niveau, celui de l’information. Et cela est d’autant plus problématique que notre époque est saturée d’informations. Ce qui, là encore, ne pousse pas à l’action.

Anne-Caroline Prévot : Ce que vous dites m’interpelle et me fait penser à Serge Moscovici, penseur de l’écologie politique devenu psychologue social. Dans les années 1980, il parlait de « société vécue » et « société conçue ». Dans la première, qui relève de notre sphère privée, on prend le temps de s’arrêter pour contempler les couleurs et la palette des émotions. La seconde correspond à l’image que l’on donne de soi dans sa sphère professionnelle, qui se révèle terne et sans couleur. Il avait cette phrase : « La nostalgie de notre époque est liée au fait que l’on ne relie pas ces deux sociétés ».

Selon l’ethnologue spécialiste du bouddhisme, Philippe Cornu, « derrière le bouddhisme, il y a normalement une forme d’écologie magique ». Le lien avec la nature serait-il ainsi inhérent au bouddhisme ?

Marie-Stella Boussemart : Oui, en ce sens que nous en faisons partie. J’ajouterais même que l’être humain est une minuscule fraction de la nature. Ce que son égocentrisme lui a malheureusement fait oublier. Il faut avoir du respect pour soi, pour autrui et pour l’environnement dans lequel nous vivons, et dont nous avons besoin.

Anne-Caroline Prévot : Les écologues pensent exactement pareil : l’être humain fait partie intégrante de la nature.

Mais d’après votre analyse, l’être humain se connecte de moins en moins avec la nature. L’affaiblissement de ce lien expliquerait-il notre inaction ?

Anne-Caroline Prévot : C’est l’écologue américain Robert Pyle, qui, dans les années 1980, a évoqué cette « extinction de notre expérience de nature ». Il a émis l’hypothèse selon laquelle nous devenons apathiques face à la crise de la biodiversité parce que nous sommes justement de moins en moins en expérience de nature. C’est comme un cercle vicieux. D’autant plus que nous ne l’expérimentons quasiment plus sans contrainte, de façon libre, nos cinq sens en éveil. Avec mes collègues, nous avons voulu tester son hypothèse. Nous avons alors cherché une variable commune à plusieurs générations. C’est ainsi que nous nous sommes basés sur les dessins de nature présents dans les films d’animation de Walt Disney produits de 1937 à 2010, soit sur près de 70 années. Nous nous sommes dit que si les gens étaient de moins en moins connectés avec la nature, leurs représentations mentales et artistiques seraient, en conséquence, de moins en moins riches et précises. J’ai alors compté le temps des scènes extérieures avec de la végétation dessinée et le nombre d’animaux qui passaient dans les décors de près de 70 longs métrages.

Quelles ont été vos conclusions de cette immersion dans l’univers de Walt Disney ?

Anne-Caroline Prévot : Au fur et à mesure des années de production, il y a de moins en moins de nature végétale (arbres et plantes) représentée dans les scènes extérieures. Plus précisément, à partir des années 1980, apparaissent des films sans nature. Par exemple, dans Les Aristochats, les personnages évoluaient dans un Paris arboré, alors qu’il n’y a plus d’arbre dans le Paris du Le Bossu de Notre Dame, sorti quinze ans plus tard. Il y a aussi une crise de la biodiversité animale chez Walt Disney : les animaux ont tendance à être de moins en moins nombreux dans les décors. En parallèle, un Canadien a fait le même genre d’étude, sur la même période de temps, en prenant pour support les livres pour enfants et est arrivé aux mêmes conclusions que les nôtres. Enfin, plus récemment, une recherche américaine consacrée à des romans, de la musique pop et des films, portant sur le nombre de mots évoquant la nature, montrait que ce nombre diminuait au fil du temps. Verdict : Il est possible que notre représentation mentale collective ait changé.

« Nous n’avons pas besoin de la nature seulement pour assurer notre mode de vie. Cela va au-delà de l’utilitarisme. Il est essentiel de préserver toutes les espèces végétales et animales pour garder un sentiment d’humanité. » Anne-Caroline Prévot

Êtes-vous cependant optimistes face à la mobilisation, depuis cet hiver, de la jeunesse, dans le sillage de Greta Thunberg et du Printemps climatique qui invite à la désobéissance civile contre l’inaction écologique  ?

Anne-Caroline Prévot : Personnellement, j’ai des moments de doutes, mais professionnellement, je ne peux pas me le permettre, car quand on est pessimiste, on n’avance pas. Je propose un optimisme méthodologique ! Nous vivons actuellement la sixième crise d’extinction. L’ensemble des espèces diminue de façon drastique et surtout de façon beaucoup plus rapide que pendant les cinq autres crises. Et c’est de notre faute à nous, les êtres humains. Pour conclure, je citerais Romain Gary. Dans Une lettre à Monsieur l’éléphant, publiée dans Le Figaro en 1968, il écrivait : « Si le monde ne peut plus s’offrir le luxe de cette beauté naturelle, c’est qu’il ne tardera pas à succomber à sa propre laideur et qu’elle le détruira… Pour moi, je sens profondément que le sort de l’homme, et sa dignité, sont en jeu chaque fois que nos splendeurs naturelles, océans, forêts ou éléphants, sont menacées de destruction ». Ainsi, nous n’avons pas seulement besoin de la nature pour assurer notre mode de vie. Cela va au-delà de l’utilitarisme. Il est essentiel de préserver toutes les espèces végétales et animales pour garder un sentiment d’humanité.

Marie-Stella Boussemart : On n’a pas à accepter quelque chose passivement sous prétexte que cela existe ainsi pour le moment. Il y a moyen d’agir pour améliorer les choses. De ce point de vue, le bouddhisme est optimiste. Je suis donc complètement d’accord avec le fait d’adopter une vision résolument optimiste, sinon on va stagner, voire régresser. Mais en tant que bouddhiste, d’une certaine manière, cela n’a pas tant d’importance que cela. En ce sens que, pour nous, la vie existe et personne ne pourra la détruire totalement. Nous, les bouddhistes, pensons qu’il n’y a pas que cette planète qui soit habitée. Les humains que nous sommes sont comme des grenouilles au fond du puits et n’ont aucune idée de l’océan qu’elles n’ont jamais vu. C’est logique que nous nous préoccupions de notre puits. Il faut agir au maximum pour préserver la nature, parce que nous devons la respecter, pour nous et pour les animaux. Mais l’univers est vaste !

Pour aller plus loin

Anne-Caroline Prévot, coordinatrice, avec Cynthia Fleury, de ces ouvrages :
L’exigence de la réconciliation. Biodiversité et société (Fayard, 2012)
Le souci de la nature. Apprendre, inventer, gouverner (CNRS éditions, 2017)

Marie-Stella Boussemart, auteure de :
Dromteunpa, l’humble yogi ou le renouveau du bouddhisme au Tibet du XIe siècle (Vajra Yogini éditions, 1999)

Et traductrice de textes bouddhiques, dont :

Tant que durera l’espace du Dalaï-Lama (Albin Michel, 1996)
Sans déployer ses ailes, l’oiseau ne peut voler d’Atisha (Guépèle Éditions, 2008)
Le Lamrim de la Lignée du Sud de Guédun Jamyang (Guépèle Éditions, 2008)

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