©DR

David Cohen :
« Maintenant je suis prêt »

Hommage à un grand homme, un visionnaire qui ne ménageait pas ses efforts pour transmettre le message du bouddhisme.

Ce dimanche à la mémoire de David Cohen, cofondateur de Bouddha News et l’un des principaux soutiens du Vénérable Nyanadharo, est à l’image du défunt : simple et bienveillant. Nous sommes au Monastère Bodhinyanarama des moines de la forêt, niché dans les hauteurs de Tournon, petite commune ardéchoise bordant le Rhône. Dans le temple veillent les portraits de personnalités qui ont marqué cette tradition du Theravada, tel le célèbre maître de méditation thaïlandais Ajahn Chah.

Les moines récitent des prières en pali, la langue du bouddhisme ancien. Quelques personnes dans l’assistance psalmodient avec eux. Des Laotiens pieux, de jeunes Occidentaux débutants en méditation, des sexagénaires expérimentés se pressent autour du Vénérable Nyanadharo accompagné de deux autres moines et de deux anagarikas, laïcs vêtus de blanc résidant au monastère. Il s’agit d’une cérémonie funéraire et les rituels ne sont pas négligés. Mais la variété du public et la personnalité indépendante du Vénérable, l’emportent sur le protocole. D’ailleurs, nous sommes le 23 février 2020, date qui ne correspond ni aux funérailles ni à un anniversaire de décès. Simplement, ce jour-là, David Cohen aurait eu 69 ans. Il est mort un mois plus tôt, emporté par un cancer.

Recueillement autour du Vénérable Nyanadharo
©Carole Rap

Beaucoup l’ont connu en ce lieu, au début des années 80. D’une famille juive d’origine égyptienne, David Cohen vivait alors à Marseille et venait d’entrer en franc-maçonnerie sous la houlette de Dan, un gars des Alpes du Sud. Puis, c’est à Tournon que Dan l’a conduit en 1979, deux ans après la création du Monastère Bodhinyanarama. « La franc-maçonnerie était très théorique, nous n’y sommes pas restés. Ici, nous avons trouvé un enseignement ancré dans la pratique », confie Dan, âgé aujourd’hui de 72 ans.

Un petit groupe de méditants se forme. Pendant plus de 25 ans, ils traversent la France le temps d’un week-end, pour méditer auprès du Vénérable Nyanadharo. Nuits blanches, silence profond, bains dans l’eau glacée de la source, rien ne les arrête. « Quiconque se trouve à côté du Vénérable subit une alchimie de son subconscient. Il nous ouvre vers une intériorité à laquelle nous n’avons pas accès. Notre job ensuite, en tant que méditants, est de retrouver le chemin de cet état par notre pratique. Certains passent plus de temps sur le coussin. David lui, s’est surtout consacré à la méditation active, qui consiste à être conscient dans la vie de tous les jours », observe Dan.

Un homme taillé pour l’action

Le Vénérable a compris que David, brillant joueur d’échecs et ancien champion de water-polo, était taillé pour l’action. Lors de son premier séjour à Tournon, David lui confie qu’il ne parvient pas à méditer parce qu’une Anglaise occupe son esprit. « Où est-elle ? », répond le moine. « À Hong Kong. » « Alors que faites-vous ici ? » David saute dans un avion pour rejoindre Betty Jackson, créatrice de mode réputée en Angleterre. Elle devient la femme de sa vie. Parti vivre à Londres, il la seconde dans son entreprise. Ses camarades de méditation le voient moins souvent, mais David revient régulièrement à Tournon retrouver le Vénérable.

« David était un négociateur né, mais toujours intègre. L’éthique était plus importante que sa propre personne. » Bernard

Homme d’affaires soutenant la carrière artistique de sa femme, il est aussi homme de cœur. Un pratiquant se souvient avec émotion du jour où David lui a glissé un billet dans la main, lors d’une quête au Monastère, parce qu’il avait compris qu’il était désargenté. « Il était dans la spontanéité, la générosité, sans calcul dans le don », confirme Alain. « Il était extrêmement fidèle en amitié », assure Bernard, qui lui a tenu la main quelques jours avant sa mort. Ces dix dernières années, Bernard et David accompagnaient le Vénérable Nyanadharo dans la plupart de ses voyages. Amazonie, Indonésie, Laos, Thaïlande… « Le Vénérable cherche à relier les humains entre eux. Voyager avec lui, c’est de l’enseignement en permanence, une chance extraordinaire », relate Bernard. Une chance dont David a bénéficié aussi, sans pour autant négliger sa famille ni son travail. « Il était un négociateur né, mais toujours intègre. L’éthique était plus importante que sa propre personne », assure Bernard.

Betty et David reçoivent beaucoup, à Londres ou dans leur résidence sur la Côte d’Azur. « Ils étaient tournés vers les autres. Ils partageaient leur richesse intérieure, mais pour y accéder, il fallait être dans la sincérité. Ils ne perdaient pas de temps dans les relations superficielles », souligne Bernard. « Sa femme et lui nous ont invités à déjeuner fin décembre. Il était magnifique d’acceptation de son état, totalement détaché de l’idée de mourir », se souviennent Dan et Jeanne-Marie. David et sa femme ont deux enfants, Pascale et Oliver, qui sont restés proches de leur père jusqu’à la fin. Quand le Vénérable Nyanadharo et Bernard ont su que le grand départ approchait, ils sont revenus spécialement d’un voyage en Asie pour être à ses côtés. David Cohen n’avait pas renié sa culture juive : un rabbin était également présent. « David était complètement apaisé et heureux. Il nous a dit : Vous pouvez repartir en voyage, maintenant je suis prêt », dit Bernard.

Carole Rap Journaliste économique et sociale, elle s’intéresse depuis des années à l’environnement, illustration de l’interdépendance. En pratiquant le yoga et la danse méditative, elle a découvert la richesse des voyages Lire +

Cérémonie d’hommage à David Cohen

Trois robes de moines neuves sont posées sur le sol du temple, offertes par la communauté en mémoire des disparus. « Les chants funéraires portent le même nom que ces robes, pamsukula, car, à l’origine, elles étaient constituées de tissus de linceuls », expliquera le Vénérable Fred par la suite. Le Vénérable Nyanadharo déroule un fil blanc dont une extrémité est nouée à la statue de Bouddha. Le fil, mis en contact avec chacun des moines ainsi qu’avec les robes offertes, incarne la transmission de l’énergie spirituelle. Deux bougies symbolisent l’offrande de lumière. C’est le moment de libérer les morts. Deux autres personnes décédées récemment ont été associées à la cérémonie d’hommage à David. Leur nom et leur date de naissance sont inscrits sur une feuille déposée dans une coupe à offrandes. Le Vénérable Nyanadharo y met le feu. « C’est une mini-crémation symbolique, effectuée à chaque funérailles ou anniversaire de décès », indique le Vénérable Fred. Puis les proches des défunts versent ensemble de l’eau sur le papier consumé. L’assemblée récite le chant de transfert de mérites, symbolisé par le transvasement de l’eau d’un récipient à l’autre. « Quand vous faites une bonne action, comme offrir des robes aux moines, vous accumulez des mérites. L’idée est que nous pouvons transférer ces mérites aux gens qui en ont besoin, vivants ou morts. Pour les personnes qui viennent de décéder, cela peut les aider à obtenir une meilleure renaissance », souligne le Vénérable Fred. Ému, le Vénérable Nyanadharo confie au public ses derniers moments avec David Cohen. « Il m’a dit : Vénérable, j’ai enfin trouvé le chemin que j’ai cherché toute ma vie. Je ne sens plus la douleur, je ne sens plus mon corps. »

Dehors, de délicieux plats laotiens sont offerts par les fidèles. Des prières en pali s’élèvent, tandis que chacun s’accroupit et touche la table, symbolisant l’offrande de nourriture aux moines. Respectueusement, nous les laissons se servir en premier, dans leur bol à aumône.

C.R.

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