©Thierry Falise

Sri Lanka :
Un inquiétant bouddhisme idéologique

Décryptage d’un pays miné par un bouddhisme radical et nationaliste, ouvertement anti-musulmans.

En juin 2019, à Kandy, ville du centre du Sri Lanka célèbre pour ses sites bouddhistes, face à un parterre de fidèles, un bonze appelait à soutenir un appel lancé par des dévotes en faveur de la lapidation d’un médecin musulman que des rumeurs infondées accusaient d’avoir stérilisé 4 000 femmes bouddhistes. « Ne vous rendez pas dans les commerces musulmans, ne mangez pas la nourriture qu’ils vous offrent, les musulmans ne nous aiment pas », ajoutait le vénérable sur un ton monocorde et patelin, dans un discours transmis sur une chaîne de télévision nationale. Un illuminé, un solitaire extrémiste en quête de reconnaissance comme toutes les religions en secrètent ? Pas vraiment, car il s’agissait de Warakagoda Sri Gnanarathana, un des dignitaires bouddhistes les plus influents du pays.

Ce discours n’est que l’une des innombrables illustrations d’un radicalisme solidement ancré au cœur de la majorité cinghalaise bouddhiste (les Cinghalais constituent 75 % d’une population de 21,4 millions d’habitants, la quasi-totalité d’entre eux est bouddhiste), qui depuis des décennies se manifeste de façon violente contre les minorités ethnico-religieuses. « Le nationalisme cinghalais-bouddhique n’est pas un phénomène limité à quelques groupes marginaux, mais bien une idéologie plutôt répandue qui bénéficie d’un soutien populaire », lit-on dans un rapport de 2018 du Carnegie Endowment for International Peace, un centre de recherche américain.

Le « renouveau bouddhique »

Le développement de ce phénomène remonte en grande partie aux tentatives des puissances coloniales chrétiennes – Portugal, Hollande et Grande-Bretagne, qui se succédèrent entre le début du XVIe siècle et l’indépendance de 1948 sur l’île de Ceylan (nom du Sri Lanka jusqu’en 1972) – de soumettre le bouddhisme. Un mouvement non violent dit du « renouveau bouddhique » a émergé dès le XIXe siècle contre ce prosélytisme chrétien. Une de ses figures marquantes fut Anagarika Dharmapala (1864-1933), un moine écrivain sri-lankais, aujourd’hui encore révéré par de nombreux Cinghalais.

Comme l’explique au New Yorker (avril 2019) Amarnath Amarasingam, chercheur à l’Institute for Strategic Dialogue, les vues anti-impéralistes et nationalistes d’Anagarika contribuèrent à forger parmi les membres les plus radicaux de la communauté cinghalaise « l’idée que le Bouddha en personne leur a en quelque sorte attribué ce pays, et qu’il leur serait enlevé par des minorités. Et cela inclut les communautés tamoule et musulmane. » Les Tamouls – en majorité Hindous – constituent 15 % de la population, les musulmans 10 % et les chrétiens 7,4 %.

Entre 1983 et 2009, les Tamouls furent au cours d’une terrible guerre civile la cible prioritaire des gouvernements et militaires cinghalais. L’espoir que la fin de ce conflit mettrait un terme aux antagonismes ethnico-religieux fut vite déçu. « Quand la guerre fut finie, les Cinghalais ont constaté que pendant que les deux principales communautés se cognaient dessus, les musulmans étaient en paix et avaient prospéré », commentait en 2014 sur CNN le politologue et ancien diplomate sri-lankais Dayan Jayatilleke.

Galagoda Aththe Gnanasara, fondateur de l’organisation radicale bouddhique Bodu Bala Senam (BBS, Force du pouvoir bouddhique)
©DR

Les musulmans devenaient donc la principale menace aux yeux des nationalistes cinghalais.

Les provocations et incidents violents se succédèrent, en particulier depuis la création en 2012 de l’organisation radicale bouddhique Bodu Bala Senam (BBS, « Force du pouvoir bouddhique ») par Galagoda Aththe Gnanasara, un moine de 37 ans (à l’époque) et de quelques acolytes. Gnanasara, qui avait fait ses premiers pas de militant dans un parti politique de la droite dure nationaliste, et le BBS se lancèrent dans d’inlassables campagnes contre les minorités religieuses, en priorité les musulmans, mais aussi des bonzes modérés qui s’opposaient à leurs conceptions radicales. Justifiant leurs actes par des rumeurs et de fausses informations par exemple sur des abattages illégaux de jeunes veaux ou l’introduction par des musulmans de produits contraceptifs dans les sous-vêtements féminins destinés à réduire la population cinghalaise, des bandes de fidèles du BBS mirent à sac des abattoirs et autres commerces détenus par des musulmans, vandalisèrent des mosquées, des églises chrétiennes et des temples hindous.

« Le nationalisme cinghalais-bouddhique n’est pas un phénomène limité à quelques groupes marginaux, mais bien une idéologie plutôt répandue qui bénéficie d’un soutien populaire. » Rapport de 2018 du Carnegie Endowment for International Peace

Plusieurs incidents dégénérèrent comme en 2014 dans la ville d’Aluthgama ou en 2018 à Ampara et à Kandy, provoquant la mort d’au moins six personnes et de nombreuses destructions. Chaque fois, le BBS fut accusé d’avoir joué un rôle clé dans l’organisation des foules vengeresses.

Les attentats en avril 2019 par des commandos suicide islamistes lors des fêtes de Pâque contre des églises catholiques et des hôtels de luxe un peu partout dans le pays qui firent plus de 250 morts, renforcèrent la haine des bouddhistes radicaux envers les musulmans. Ressentiment d’autant plus profond que l’émergence subite d’un terrorisme islamiste maison mit en lumière le phénomène inquiétant d’une montée au Sri Lanka d’un fondamentalisme wahhabite alimenté par l’argent saoudien. Dans un reportage du Monde en juin 2019, le journaliste Bruno Philip est allé visiter Kattankudy, une ville de l’est du pays où l’un des terroristes du dimanche de Pâque s’était fait connaître par le radicalisme de ses prêches. « Kattankudy, la cité aux 60 mosquées, est devenue depuis plus d’une décennie une sorte de « petite Mecque » sri-lankaise. (…) Des étudiants formés dans les pays du Golfe par des prêcheurs salafistes (…), devenus des oulémas à leur retour au Sri Lanka, ont fait de la petite cité côtière un lieu d’austérité et de bigoterie », écrit-il.

À ces actes violents, les autorités ont toujours opposé une totale impunité. Est-ce étonnant lorsque l’on connaît les liens étroits et historiques entre le pouvoir politique et les mouvements radicaux bouddhiques ? Que l’un des plus fervents partisans du BBS est Gotabaya Rajapaksa, ancien ministre de la Défense et l’un des principaux candidats à l’élection présidentielle du 16 novembre 2019 ? Le bonze Gnanasara lui-même n’a cessé de bénéficier de cette tolérance politique. Condamné en 2018 à dix-neuf ans de prison pour outrages à magistrat, une peine réduite à six ans en appel, il ne fit que six mois de prison et fut libéré en mai 2019 sur grâce présidentielle.

Thierry Falise Journaliste d’investigation, Thierry Falise est connu pour ses reportages consacrés aux minorités ethniques, aux réfugiés d’Asie du Sud-Est et sa couverture de diverses guérillas de la région (notamment pour l’Express, Lire +

Notes

Photo d’ouverture : Un drapeau à l’effigie du Bouddha flotte devant la montagne Adam’s Peak (©Thierry Falise)

Warakagoda Sri Gnanarathana, un des dignitaires bouddhistes les plus influents du pays
©DR
Anagarika Dharmapala, une des figures de proue du Mouvement du Renouveau bouddhique
©DR
La mosquée Jami-Ul-Alfar au centre de Colombo, une des plus anciennes du Sri Lanka construite en 1909
©Thierry Falise
Des pèlerins bouddhistes alimentent un feu au sommet de l’Adam’s Peak
©Thierry Falise

Une élection présidentielle sous haute tension

L’élection présidentielle sri-lankaise se déroulera le 16 novembre 2019, dans un contexte de violences interreligieuses – attentats contre des hôtels et trois églises lors de la Messe de Pâques en avril 2019, nombreuses attaques contre des mosquées. Ce scrutin survient moins d’un an après l’élection présidentielle de janvier et quatre après la défaite de Mahinda Rajapakse, à la surprise générale. Ce dernier jouissait en effet d’une belle cote de popularité depuis qu’il anéantit la guérilla indépendantiste tamoule sur l’île, en 2009. Depuis, le leader nationaliste, critiqué pour son népotisme, a perdu beaucoup de terrain.

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