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Flavia Mazelin Salvi :
un nuage de Zen dans une tasse de thé

Prendre du recul, apaiser son esprit, poser des actes et des mots justes, et la vie devient plus fluide. À condition que l'on s'entraîne un peu chaque jour. Pas à pas.

Depuis les années 80, le bouddhisme est à la mode en Occident ainsi que le Zen qui a été malheureusement dévié de son cours. Cette spiritualité, qui est aussi une philosophie, est devenue un adjectif qualifiant aussi bien une décoration minimaliste qu’une personne au calme olympien. Le bouddhisme zen, une école de la conscience, de la rigueur et de la constance ne promet pas la sérénité clé en main, il invite au contraire à revenir sans relâche au moment présent, à ce fameux « ici et maintenant » où nos esprits en surchauffe peinent tant à s'ancrer. Vivre en conscience, le plus possible, chaque instant est à la fois le but et le moyen du Zen. Et le quotidien son lieu de prédilection. « Tous les enseignements de Maître Dôgen, sont axés sur le fait que notre vie quotidienne constitue le terrain même de notre pratique zen », écrit John Daido Loori dans Célébrer la vie au quotidien (BDLYS). Le quotidien, ce n'est pas autre chose que notre vie. Le couple, la famille, le travail.

Ce n'est pas un hasard si Dôgen a fait du cuisinier, Tenzo, la fonction la plus haute du monastère. Cette fonction, à la fois modeste et essentielle, est une métaphore de la vie.

Le couple 

Les poisons qui tuent le couple sont bien connus : usure du regard, indélicatesses diverses, désir de contrôle. Autant de visages de nos peurs et de nos conditionnements passés. Le Zen, décapant, nous apprend le détachement en même temps que l'attention aux petits détails qui parfois changent tout.

 

Cultiver le regard neuf

Le grand Dôgen évoquait souvent « l'esprit de débutant » (shoshin). C'est l'esprit de celui qui entre dans l'inconnu et dont le regard est vierge de tout préjugé, de toute certitude. C'est ce regard que nous devrions poser sur le compagnon ou la compagne de nos jours et de nos nuits. Cet homme, cette femme, change continuellement, comme l'eau du fleuve. Si nous prenions conscience que nous ne pouvons pas le saisir, pas l'enfermer, pas le définir une bonne fois pour toutes, alors nous le verrions dans sa fascinante "étrangèreté". Et, cela nous émerveillerait, nous fascinerait. Commençons par :

- Éviter d'utiliser "toujours" et "jamais". Seul compte "ici et maintenant". Bannir les "je te connais par cœur", en mots et en esprit.

- Agir le plus souvent possible comme si l'on venait de se rencontrer : ne pas confondre intimité et familiarité.

- Ni convaincre ni contraindre. "Chaud, froid, c’est vous qui l’expérimentez", disait souvent maître Deshimaru. Signifiant ainsi que l’expérience n’a de valeur que pour celui qui la vit. Laisser l’autre exprimer, ressentir sans censurer ni critiquer, tel est le premier pas vers une relation respectueuse.

- Choisir ses mots et déguster à deux un silence de qualité.

- Ponctuer la relation de petites attentions.

- Poétiser son quotidien, embellir l'ordinaire.

La famille

Entre l’élève et le maître zen, la transmission se fait directement d’esprit à esprit (I shin den shin). Nul besoin de longues démonstrations ni de discours alambiqués. Les actes sont plus forts que les mots. Le maître enseigne principalement par sa pratique. En ce sens, il est exemplaire donc crédible. En famille, combien de fois reproche-t-on à ses enfants ce que l'on ne fait pas soi-même ? En leur demandant par exemple d'être impliqués dans leur travail alors que l'on se plaint du sien à longueur de soirée. Or, comme le monastère, la famille est une petite communauté qui ne peut vivre harmonieusement sans règles appliquées par tous.

 

Mettre la théorie en pratique

Non pas en recherchant la perfection, mais en s’efforçant de produire soi-même les résultats que l’on attend des autres :

- Se consacrer à une action à la fois en y mettant toute son attention et aider son enfant à procéder de la même façon, plutôt que de se plaindre de son défaut de constance et de concentration.

- Prendre le temps de réfléchir avant de poser un acte ou des mots. Cela permet de distinguer l'action de la réaction et de réduire les comportements "automatiques" ou justifiés par des croyances qui ne sont jamais remises en question.

- Reconnaître ses erreurs en cherchant à en tirer des enseignements plutôt que de ruminer un échec. Pour le Zen, les erreurs sont les plus fiables des maîtres.

 

Prendre du recul

Il ne s’agit ni de mimer l’impassibilité ni de tout accepter au nom d’une sacro-sainte tolérance, mais de privilégier la réflexion et les échanges authentiques. Or, cela n’est possible que si l'on sait réguler ses émotions, c'est-à-dire n'être ni coupé d'elles ni débordé par elles.

Accueillir les émotions de son enfant, l'écouter vraiment sans juger son ressenti. Et si l'on perd son calme, ou que l'on est bouleversé par les émotions de son enfant, il est bon de s'interroger sur ce qui est sensible et réactif en nous. Sans oublier que derrière la colère, se cachent très souvent la tristesse ou la peur.

Le travail

Ce n'est pas un hasard si Dôgen a fait du cuisinier, Tenzo, la fonction la plus haute du monastère, juste derrière l’abbé. Cette fonction, à la fois modeste et essentielle, est une métaphore de la vie. Avec les ingrédients qui lui sont livrés (en fonction des saisons et des ressources du monastère), le cuisinier doit en tirer le meilleur parti. Sans se plaindre ni mécontenter ses condisciples. Tel est l'un des enseignements des Instructions au cuisiner zen (Le Promeneur, 1994).

 

Prendre soin

« Quand vous faites la cuisine, ne regardez pas les choses ordinaires d'un regard ordinaire, avec des sentiments et des pensées ordinaires. Avec cette feuille de légume que vous tournez dans vos doigts, construisez une splendide demeure de bouddha et faites que cet infime grain de poussière proclame sa Loi. » Autrement dit, faisons bien ce que nous avons à faire, sans nous soucier d'autre chose que de faire au mieux, de mettre toute notre attention dans notre tâche. Ainsi, le jugement des autres, bon au mauvais, glissera sur nous, et si la tâche à accomplir n'est ni passionnante ni noble, nous aurons toujours la satisfaction d'avoir mis notre soin et notre honnêteté dans ce que nous devions faire.

 

Revenir à soi

Une série de respirations, une tasse de thé ou une poignée de minutes pour méditer... Autant de suspensions d'agir et de penser qui nous permettent de revenir à soi, à notre corps-esprit et d'être « libres là où l'on est », pour reprendre la formule de Thich Nhat Hanh. Dans ces haltes, l'esprit troublé se clarifie, les émotions s'apaisent, les pensées passent. Détachés de l'environnement que l'on observe sans juger, reliés à nos sensations, nous revenons à notre vraie nature.

 

Ne pas entrer dans le conflit

Il ne s'agit pas de le fuir par lâcheté ou de pratiquer l'évitement pour ne pas "se prendre la tête", mais de comprendre que chaque opposition est la confrontation de deux subjectivités. « Les fleurs de thé sont-elles blanches ? Sont-elles jaunes ? Qui peut le dire ? », interroge poétiquement Buson. À quoi cela sert-il une fois posé son point de vue, de tenter de l'imposer en contestant celui de l'autre ou d'argumenter pour se défendre ? Perte de temps et d'énergie. Mieux vaut poser son point de vue, l'assumer et s'en tenir là. Les rapports de force ne profitent pas toujours aux plus courageux et aux plus honnêtes. Mieux vaut sentir que l'on est juste plutôt que fort

Flavia Mazelin Salvi Journaliste et auteure spécialisée en psychologie, spiritualité et développement personnel, elle a découvert le bouddhisme zen en 1983 via le livre de Taisen Deshimaru, La pratique du zen. Un choc et une inspiration, Lire +

Notes

La pratique du Zen de Taisen Deshimaru (Albin Michel, 2002)
Instructions au cuisinier zen de Dôgen (Le Promeneur, 2001)

Dôgen

Dôgen : Shikantaza, simplement s'asseoir

Tous les philosophes de l’ici et maintenant, des plus anciens aux plus contemporains, se sont abreuvés à sa source. La puissance et la limpidité de sa pensée en font le plus grand penseur du bouddhisme Zen Soto.

Eihei Dôgen naît en 1200 dans une famille aisée à Uji, près de Kyoto, et meurt en 1253. Ayant perdu très tôt ses parents, il devient moine à l’âge de treize ans au monastère du mont Hiei, dans l’école Tendai. Mais le formalisme proposé par cette tradition, qui met l’accent sur les cérémonies, ne lui convient pas. Seule la pratique lui importe, et une question le taraude  : « Dans l’enseignement bouddhique, il est dit que tous les êtres possèdent la nature du Bouddha. Pourquoi, alors, s’entraîner à des pratiques ascétiques pour atteindre cet état ? ». Il quitte le monastère pour éclairer sa quête et suit les enseignements de maître Eisai, de retour de Chine, qui enseigne le zen Rinzai. À sa mort, il devient le disciple de son successeur, maître Myozen, auprès de qui il pratique intensément le zen, étudie les textes bouddhiques et devient un très grand érudit.

Après quelques années, son souhait de pratiquer le bouddhisme au plus près de sa réalité le pousse en 1223 à partir avec Myozen, en Chine, aux sources du bouddhisme. Il y passe quatre ans, rencontre celui qui deviendra son maître en 1225 en la personne de Nyojo (Ju-ching en chinois) qui accueille Dôgen dans son temple comme s’il l’attendait depuis longtemps. La transmission et la pratique du bouddhisme auprès du maître Nyojo durent deux ans.

Transmettre et pratiquer sans relâche

De retour au Japon en 1227, Dôgen écrit le Hokyo-ji, recueil dans lequel il cite l’essence de l’enseignement de son maître : « Étudier la méditation – le zazen – avec un maître est abandonner le corps et l’esprit ; c’est s’asseoir de manière intense et résolue sans brûler de l’encens, sans dévotion ni récitation, sans pratiquer de repentance ni lire des sutras. Abandonner le corps et l’esprit, c’est s’asseoir en zazen. Lorsque l’on pratique une assise intense et résolue, les cinq désirs disparaissent et les cinq souillures sont enlevées. » Dôgen ne cessera de transmettre ce qui est à la fois une pratique et une philosophie : simplement s’asseoir et faire, grâce à la respiration, l’expérience du cycle éternel de la présence, de l’absence, du corps, de l’esprit, du monde et de la réalité. Et, à propos de l’Éveil, il écrit : « C’est en abandonnant vos pensées et en laissant tomber savoir, opinions et compréhension que vous l’obtiendrez ».

Dôgen a écrit plusieurs ouvrages, dont le plus ardu et le plus célèbre est le Shôbôgenzô (Le Trésor de l’Oeil de la Vraie Loi). En France, deux merveilleux petits livres traduits du japonais et composés par Janine Coursin (Éditions Le Promeneur) offrent un concentré du zen selon Dôgen : Corps et Esprit et Instructions au cuisinier zen

FMS

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